Duloxétine en tension jusqu’à mi-novembre : tenir sans arrêt brutal ni gélules économisées

« Une patiente sous duloxétine pour des douleurs aux pieds liées à son diabète m’a confié qu’elle ne prenait plus qu’une gélule un jour sur deux, pour faire durer sa dernière boîte. Elle n’avait pas osé appeler son médecin. Depuis quelques jours, elle dormait mal et se sentait étourdie. »Aisha, préparatrice · un lundi d’octobre

À la publication de cet article, la duloxétine 30 et 60 mg reste en tension d’approvisionnement, tous laboratoires confondus. L’ANSM a demandé aux laboratoires de puiser dans leurs stocks de sécurité et aux prescripteurs de limiter les initiations. Retour à la normale en pharmacie attendu progressivement à partir de mi-novembre : une prévision, pas une date de livraison. Particularité : une molécule, trois indications, donc trois pistes de relais, toutes entre les mains du prescripteur. Ce que tu peux faire, quoi dire au patient tenté d’économiser ses gélules, puis les autres signaux d’octobre : furosémide, plan hivernal, SI MITM.

Où en est la duloxétine

La fiche de disponibilité de l’ANSM (publiée le 18 septembre, mise à jour le 9 octobre 2026) constate une tension au 9 septembre sur la duloxétine 30 et 60 mg en gélules gastro-résistantes, les deux seuls dosages commercialisés, chez tous les laboratoires, en ville. Une actualité publiée le 9 octobre et mise à jour le 12 détaille les mesures.

Point Ce que dit l’ANSM
Cause Problèmes temporaires de production.
Calendrier Remise à disposition prévue fin octobre au niveau des laboratoires (fiche) ; retour progressif dans les pharmacies à partir de mi-novembre (actualité).
Laboratoires Mettre le maximum de boîtes en circulation, stocks de sécurité compris ; approvisionner les officines par les grossistes-répartiteurs et éviter les ventes directes.
Export Vente à l’exportation interdite aux grossistes-répartiteurs depuis la fiche du 18 septembre, jusqu’à la remise à disposition normale.
Prescripteurs Limiter les initiations et privilégier un autre traitement.
Patients traités Ne pas arrêter brutalement ; en cas d’indisponibilité, contacter le médecin, qui organise si nécessaire un relais.

Les deux dates ne se contredisent pas : celle de la fiche s’entend au niveau des laboratoires, et l’ANSM compte en général 3 à 4 semaines de plus jusqu’en pharmacie. L’agence dit étudier d’autres mesures : relis la fiche avant d’annoncer une date.

Ni contingentement, ni recommandation de remplacement, ni consigne propre aux pharmaciens : la mécanique rappelle la tension sur la fluoxétine, dont on ne reprend pas tout le détail.

Trois indications, trois pistes de relais

Le RCP retient trois indications, chez l’adulte : trouble dépressif majeur, douleur neuropathique diabétique périphérique, trouble anxiété généralisée (libellé du RCP). La consigne aux prescripteurs se décline donc par indication.

Indication À privilégier en initiation, selon l’ANSM
Trouble dépressif majeur, trouble anxieux généralisé Un autre antidépresseur, notamment un ISRS ou un IRSNa
Douleur neuropathique diabétique Les gabapentinoïdes ou les antidépresseurs tricycliques

Au comptoir, tu ne connais pas toujours l’indication, et le relais ne se choisit pas à ta place. L’esprit de la consigne est clair : « préserver la disponibilité du médicament pour les patients déjà sous traitement ». Elle ne crée pas de règle de tri : si tu as la boîte, une primo-prescription s’analyse comme d’habitude. Sinon, un appel au prescripteur vaut mieux qu’un « essayez ailleurs ».

Au comptoir : ce qui relève de toi, ce qui relève du prescripteur

Changer de laboratoire : oui, au même dosage

Le 30 mg et le 60 mg forment deux groupes génériques distincts. Délivrer la duloxétine d’un autre laboratoire au même dosage, c’est de la substitution classique, sauf si le prescripteur l’a exclue par une mention expresse et justifiée (II de l’article L.5125-23) ; le nom de la spécialité délivrée s’inscrit sur l’ordonnance, et la décision revient au pharmacien, sous le contrôle duquel le préparateur délivre. Tous les laboratoires étant touchés, cela ne dépanne que si une boîte, n’importe laquelle, est disponible.

Changer de dosage ou de molécule : jamais seul

Deux gélules de 30 mg à la place d’une de 60 mg, c’est sortir du groupe générique : accord exprès et préalable du prescripteur, sauf urgence et dans l’intérêt du patient (I du même article). Et le 30 mg est en tension lui aussi. La gélule est gastro-résistante, la notice demande de l’avaler entière : on ne l’ouvre pas pour partager une dose. Au moment où nous publions, aucune recommandation de remplacement de l’ANSM (V de l’article L.5125-23).

Les leviers anti-rupture, en bref

  • Anticiper, sans stocker : commande le besoin réel de chaque patient dès qu’il entame sa dernière boîte, jamais un stock de précaution, qui aggrave la tension pour les autres officines. La rupture, c’est l’impossibilité de dispenser dans les 72 heures après une demande à deux entreprises, délai que le pharmacien peut réduire si la poursuite optimale du traitement l’exige (article R.5124-49-1) ; elle se signale dans DP-Ruptures.
  • Délivrer ce que tu as, même une petite boîte, et compléter ensuite.
  • Ordonnance renouvelable expirée : pour un traitement chronique prescrit initialement pour au moins trois mois, le pharmacien peut assurer une dispensation supplémentaire exceptionnelle, trois mois au plus par délivrances mensuelles, à la posologie initiale, la première dans le mois qui suit l’expiration ; mention « dispensation supplémentaire exceptionnelle » tracée et prescripteur informé (articles L.5125-23-1 et R.5123-2-1). Certains médicaments en sont exclus, dont la prégabaline. Elle règle un problème d’ordonnance, pas de stock.

Le mode d’emploi détaillé est dans l’article fluoxétine et dans la boîte à outils anti-ruptures.

Le message au patient : ni pause, ni économie

La duloxétine s’élimine vite : sa demi-vie d’élimination va de 8 à 17 heures (12 en moyenne) selon le RCP. Le même RCP demande d’éviter l’arrêt brutal : la diminution se fait sur au moins une à deux semaines (au moins deux selon la rubrique 4.4), et c’est le prescripteur qui la conduit. Dans les essais, des effets indésirables sont survenus à l’arrêt brutal chez environ 45 % des patients sous duloxétine, contre 23 % sous placebo : sensations vertigineuses, sensations de décharge électrique (en particulier dans la tête), troubles du sommeil, anxiété, nausées, céphalées. Ils apparaissent habituellement dans les tout premiers jours et disparaissent en général en deux semaines, parfois en deux à trois mois ou plus. Le RCP signale même de très rares cas après une seule prise oubliée. Espacer les prises n’est donc pas une solution d’attente. Si des prises ont déjà été sautées, comme dans l’accroche : pas de rattrapage en doublant la dose, une question sur le moral, idées noires comprises (le RCP signale des idées suicidaires pendant le traitement et juste après l’arrêt), et le prescripteur joint sans attendre la dernière gélule.

  • « Ne sautez pas de prise pour faire durer la boîte, et n’arrêtez pas de vous-même. »
  • « Prévenez-nous dès que vous entamez votre dernière plaquette : si on ne trouve pas de boîte, on appelle votre médecin avant la dernière gélule. »
  • « Si un changement est nécessaire, c’est votre médecin qui le choisit : il dépend de la raison pour laquelle vous prenez ce traitement. »

Si le prescripteur organise un relais

Ton rôle : vérifier que le relais ne bute pas sur une autre tension, et relire l’ordonnance avec un œil neuf.

Relais possible Disponibilité selon l’ANSM (données au 18 septembre) À vérifier
Venlafaxine LP 37,5 et 75 mg en tension, distribution contingentée, importations transitoires possibles (fiche mise à jour le 13 avril 2026) ; LP 150 mg et comprimé 50 mg sans tension nationale Un faible dosage de LP peut buter sur la même difficulté. Une boîte importée se délivre selon la lettre du laboratoire qui l’accompagne.
Sertraline, escitalopram, paroxétine Pas de tension nationale La fluoxétine 20 mg figure toujours en tension sur sa fiche ANSM au moment de cette publication.
Amitriptyline Pas de tension nationale La fiche ANSM de Clomipramine Viatris 25 mg (clomipramine) indique une tension avec contingentement quantitatif en ville, retour indéterminé ; les dosages 10 et 75 mg ne sont pas en tension. Vérifie les autres spécialités du 25 mg.
Prégabaline Hors tableau des antidépresseurs Ordonnance sécurisée obligatoire, prescription de 6 mois au plus, délivrance renouvelable cinq fois au plus sur mention du prescripteur, exclue de la dispensation supplémentaire exceptionnelle. La gabapentine n’est pas soumise à ce régime.

« Pas de tension nationale » signifie, pour l’ANSM, que la disponibilité couvre les besoins habituels sur le territoire. Pour ta commande, seule compte la réponse du grossiste.

Le RCP demande aussi la prudence quand la duloxétine est associée à d’autres agents sérotoninergiques (ISRS, IRSNa, tricycliques comme la clomipramine ou l’amitriptyline, tramadol, triptans, millepertuis), en raison de rares cas de syndrome sérotoninergique. Un relais par un IMAO non sélectif irréversible est contre-indiqué en association : le RCP impose au moins 5 jours après l’arrêt de la duloxétine, et 14 jours dans l’autre sens. Pendant un relais, vérifie que l’ordonnance dit clairement si la duloxétine s’arrête, diminue ou continue, avec les dates. Si deux sérotoninergiques se chevauchent, préviens le patient : agitation ou confusion, fièvre, sueurs, tremblements ou contractures associés imposent un avis médical urgent.

Les autres tensions d’octobre utiles au comptoir

Furosémide 20 et 40 mg : une tension partie pour durer

Le 6 octobre 2026, l’ANSM a fait le point sur les « fortes tensions » du furosémide en comprimés de 20 et 40 mg, liées à des difficultés de production chez Viatris (normalisation « pas attendue avant avril 2027 ») et Zentiva (date inconnue). La fiche de disponibilité vise tous les laboratoires, en ville ; l’hôpital n’est pas impacté. Stocks de sécurité mobilisés, ventes directes limitées ; les médecins sont invités à limiter les initiations, à réévaluer la poursuite du traitement au renouvellement et, si c’est adapté, à privilégier un autre diurétique. L’USPO a relayé ces mesures le 8 octobre. Pas de recommandation de remplacement : un autre diurétique se décide avec le médecin, à appeler avant que le patient soit à court.

Plan hivernal 2026-2027 : niveau 1 sur 2

L’ANSM a lancé son plan hivernal lors d’un premier comité de suivi le 8 octobre 2026 (annonce publiée le 13), au niveau « veille saisonnière », le premier des deux, dans un contexte où « les besoins sont couverts ». Il suit 14 « molécules sentinelles » (environ 180 médicaments), déclinées dans le tableau hebdomadaire en 14 lignes par forme et dosage autour de huit substances : amoxicilline, amoxicilline-acide clavulanique, azithromycine, clarithromycine, paracétamol, prednisolone, fluticasone, salbutamol. Signal à surveiller dans les indicateurs hebdomadaires au 13 octobre : le paracétamol en formes buvables multidoses, couverture « acceptable » chez les industriels, « insatisfaisant » chez les grossistes-répartiteurs, « satisfaisant » en pharmacie de ville.

SI MITM : 200 officines pour tester la remontée automatique des stocks

La Direction générale de la santé, la Délégation au numérique en santé et l’ANSM lancent une expérimentation pour mieux anticiper les ruptures de médicaments d’intérêt thérapeutique majeur : vérifier si les données des logiciels d’officine (stocks, boîtes délivrées, commandes fournisseurs) aident à repérer les tensions en amont.

  • 200 officines volontaires, syndiquées ou non, équipées de Crystal (Infosoft), id. (Pharmagest, Equasens), LEO Officine (Isipharm) ou Pharmony.
  • Trois mois à partir du 1er décembre 2026, sur 267 médicaments ; transmission automatique chaque semaine après paramétrage par l’éditeur, participation réversible, données non utilisées pour des contrôles.
  • Inscription en ligne jusqu’au 30 octobre 2026. Aucune indemnisation n’est mentionnée.

La FSPF (7 octobre) « appelle les pharmaciens d’officine à participer » et précise que ce dispositif provisoire ne constitue pas le futur système national de suivi. L’USPO (8 octobre) « encourage les officines éligibles à participer », pour détecter plus tôt les tensions vécues à l’officine. Pas de communication de l’Ordre trouvée sur ce point avant la publication de cet article.

À retenir

  • Duloxétine 30 et 60 mg en tension, tous laboratoires ; retour progressif en pharmacie à partir de mi-novembre, selon l’ANSM (actualité mise à jour le 12 octobre).
  • Initiations à limiter : l’alternative dépend de l’indication et relève du prescripteur.
  • Autre laboratoire au même dosage : substitution classique. Autre dosage ou autre molécule : accord du prescripteur.
  • Demi-vie courte : ni pause, ni prise un jour sur deux ; on appelle le prescripteur avant la dernière gélule.
  • Furosémide en tension longue, plan hivernal au niveau 1, inscriptions SI MITM jusqu’au 30 octobre.

Les questions qui reviennent

Le patient propose de prendre une gélule un jour sur deux en attendant ?

Non. Le RCP décrit des symptômes d’arrêt dès les premiers jours, et de très rares cas après une seule prise oubliée. On cherche une boîte, et faute de boîte, on appelle le prescripteur. Si des prises ont déjà été espacées, on ne double pas la dose suivante et on demande comment la personne se sent, moral compris.

Je peux ouvrir une gélule de 60 mg pour faire deux doses de 30 mg ?

Non. La gélule est gastro-résistante et s’avale entière. Passer à deux gélules de 30 mg demande l’accord du prescripteur, et ce dosage est lui aussi en tension.

Une initiation de duloxétine arrive : je la refuse ?

La consigne vise les prescripteurs. Si tu as le produit, tu analyses l’ordonnance comme d’habitude. Sinon, appelle le prescripteur : il connaît la consigne et peut adapter sa prescription.

La juste doserelu et validé par Joseph Hobekkaya, docteur en pharmacie

Avec la duloxétine, la marge est courte : une demi-vie d’une douzaine d’heures en moyenne, des symptômes d’arrêt dès les premiers jours. Ton travail : anticiper le besoin de chaque patient sans faire de stock, changer de laboratoire si une boîte existe, appeler le prescripteur avant la dernière gélule. Le relais dépend de l’indication et reste médical. Et date ce que tu annonces : « mi-novembre, selon l’ANSM le 12 octobre », pas « ce sera réglé dans un mois ».

Sources

Thomas, Inès et Aisha sont des personnages pédagogiques fictifs qui font vivre les situations de comptoir.

Repères pédagogiques pour professionnels : toujours vérifier le RCP et les recommandations en vigueur.

Cet article t’a été utile ?

Retour anonyme, en un clic.