Délistage : les 33 molécules que les syndicats veulent voir passer sans ordonnance

« Un samedi, une mycose du pied qui gratte depuis des semaines, un médecin disponible dans dix jours, et la crème qui marcherait est sur ordonnance. Je lui ai conseillé ce que j’avais le droit de conseiller. Elle est repartie pas convaincue. »Sam, préparateur · un samedi matin

Le 23 septembre 2026, les deux principaux syndicats de pharmaciens, la FSPF et l’USPO, ont proposé avec NèreS, l’organisation des laboratoires de produits de santé de premier recours disponibles sans ordonnance, de rendre 33 molécules accessibles sans ordonnance, sous conseil pharmaceutique. L’annonce a fait la une des médias grand public. Voici ce qui est réellement proposé, ce que valent les chiffres avancés, qui décide, et ce que ça changerait au comptoir si ça passait.

Ce qui a été proposé

Le principe porte un nom : le délistage sans déremboursement. Un médicament aujourd’hui soumis à prescription obligatoire deviendrait accessible en pharmacie sans ordonnance, avec le conseil du pharmacien, tout en restant remboursé lorsqu’il est prescrit. C’est déjà ce qui se passe avec le paracétamol : disponible sans ordonnance, remboursé quand un médecin le prescrit.

Les trois organisations disent avoir retenu ces 33 molécules pour leur « profil de sécurité bien établi », dans des indications où les patients se présentent déjà spontanément au comptoir. Elles demandent aussi un cadre réglementaire pour cette dispensation et un élargissement progressif des missions de l’officine pour les pathologies du quotidien. Leur communiqué commun met en avant trois bénéfices : du temps médical libéré, des économies pour la Sécurité sociale, un accès plus simple aux soins du quotidien.

Les 33 molécules, une à une

Le communiqué commun liste précisément la molécule, la voie d’administration et l’indication visée. La précision compte : c’est souvent une forme et une indication qui sont proposées, pas la molécule dans toutes ses présentations.

Indication Molécules et voie proposées
Troubles digestifs rabéprazole par voie orale (reflux gastro-œsophagien) ; mébévérine par voie orale (syndrome de l’intestin irritable) ; diphénhydramine par voie rectale (nausées, vomissements, mal des transports) ; acide cromoglicique par voie orale (symptômes d’allergie alimentaire)
Mycoses et affections de la peau bifonazole, miconazole associé à l’hydrocortisone, naftifine, nystatine, tioconazole (onychomycose), tolnaftate ; sulfure de sélénium (pellicules, dermatite séborrhéique) ; alclométasone (eczéma, dermatite atopique) ; acide hyaluronique (plaies superficielles, brûlures mineures, crevasses du sein) ; chloroxylénol (coupures, abrasions, piqûres). Toutes par voie cutanée.
Démangeaisons, piqûres, coups de soleil dimétindène, diphénhydramine, mépyramine, tripélennamine, dexchlorphéniramine, par voie cutanée
Douleur benzydamine et étofénamate en application locale (douleurs articulaires, entorses, traumatologie sportive) ; dexibuprofène par voie orale (douleur légère à modérée) ; ibuprofène par voie rectale (douleur et fièvre) ; benzocaïne (douleur dentaire et gingivale) ; cinchocaïne (hémorroïdes, fissures anales, piqûres)
Rhinite allergique et voies respiratoires budésonide, flunisolide, fluticasone, mométasone en application locale (rhinite allergique) ; erdostéine par voie orale (infections respiratoires aiguës, exacerbations de BPCO)
Autres diméticone par voie cutanée (poux) ; mélatonine par voie orale (insomnie primaire ou décalage horaire, sur une courte durée, chez l’adulte) ; ubidécarénone par voie orale (déficit congénital en coenzyme Q10)

Liste du communiqué commun FSPF, USPO et NèreS du 23 septembre 2026 (33 lignes, la diphénhydramine y figurant sous deux voies). Regroupement par indication de notre fait.

Deux remarques pour la lire au comptoir. Certaines molécules existent déjà sans ordonnance en France sous une autre forme : c’est le cas de l’ibuprofène par voie orale, alors que la proposition vise la voie rectale. Et plusieurs appellent la même vigilance que leurs cousines déjà en libre accès : le rabéprazole se discuterait comme les inhibiteurs de la pompe à protons déjà disponibles pour le reflux (voir IPP : ni banaliser, ni diaboliser), la mélatonine comme un vrai médicament et non comme un complément (voir la mélatonine au comptoir).

Les chiffres avancés, et ce qu’ils valent

  • 177 millions d’euros d’économies sur les dépenses de médicaments de l’Assurance maladie, et environ 200 millions d’euros de consultations évitées : ces chiffres, rapportés par la presse, sont des estimations des porteurs du projet. Ils ne figurent pas dans le communiqué lui-même. Leur somme, 377 millions d’euros, correspond à l’hypothèse haute d’une estimation antérieure de NèreS portant sur un ensemble plus large de molécules : aucun calcul propre à ces 33 lignes (volumes, prix, part des patients qui passeraient sans ordonnance) n’a été publié.
  • La liste s’appuie sur une comparaison avec huit pays européens (Allemagne, Belgique, Espagne, Italie, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Royaume-Uni). Dans son rapport d’activité 2025, NèreS indique avoir identifié 134 molécules accessibles sans ordonnance dans au moins un de ces pays mais encore soumises à prescription en France. Les 33 molécules en sont la sélection « prioritaire ».

Le calendrier n’est pas neutre : NèreS a rendu publiques en septembre ses propositions pour l’élection présidentielle de 2027, avec une « stratégie nationale des soins du quotidien » qui repose sur ce même délistage sans déremboursement.

Qui décide, et à quel rythme

Ni les syndicats ni les laboratoires ne décident du statut d’un médicament. C’est l’ANSM qui détermine si une substance peut être délivrée sans prescription obligatoire, et dans quelles conditions (dosage, taille du conditionnement, durée de traitement, indication).

Et le rythme est lent. En 2025, l’ANSM a publié deux décisions de ce type : la desloratadine en forme orale solide, pour la rhinite allergique et l’urticaire chronique de l’adulte (décision du 7 février 2025), puis l’acide tranexamique par voie orale pour réduire les règles abondantes, exonéré de la liste I à compter du 15 septembre 2025 (décision du 12 septembre 2025). Et ces exonérations sont étroites : pour l’acide tranexamique, 1 000 mg par prise au plus, 12 g remis au public au plus, et seulement chez une femme aux cycles réguliers de 21 à 35 jours. Les autres spécialités orales d’acide tranexamique restent sur ordonnance. Trente-trois molécules d’un coup représenteraient donc un changement d’échelle, pas un ajustement.

Au moment où cet article est écrit, les positions de l’Ordre des pharmaciens et des représentants des médecins sur cette liste ne sont pas documentées publiquement. Les deux syndicats de pharmaciens, habituellement en désaccord sur bien des dossiers, portent ici la même proposition.

Si ça passe : ce qui changerait au comptoir

Un délistage ne fait pas disparaître la responsabilité, il la déplace vers le comptoir. Concrètement :

  • Le conseil devient l’acte. Sans prescripteur en amont, c’est l’entretien au comptoir qui vérifie l’indication, les contre-indications, les interactions et la durée. Le rabéprazole sans ordonnance, par exemple, supposerait les mêmes questions que les inhibiteurs de la pompe à protons déjà dispensés sans ordonnance : durée des symptômes, signes d’alerte, traitements en cours.
  • Les drapeaux rouges pèsent plus lourd. Une douleur dentaire soulagée par un anesthésique local reste un motif de consultation dentaire ; une rhinite qui ne cède pas, un symptôme digestif qui persiste, orientent vers le médecin. Le risque d’un délistage mal accompagné, c’est un diagnostic retardé.
  • La traçabilité compte. Alimenter le dossier pharmaceutique, ouvert et alimenté sauf opposition du patient dûment informé, garde la trace des interactions possibles avec ses autres traitements (voir le dossier pharmaceutique nouveau régime).
  • Le prix change de nature. Hors prescription, le médicament est à la charge du patient, à un prix libre, alors qu’il reste remboursé sur ordonnance. Le patient doit savoir qu’il a le choix.

En attendant, cette proposition ne change rien au comptoir : aucune des 33 lignes ne se délivre sans ordonnance tant que l’ANSM n’a pas exonéré la présentation concernée. Les délivrances sans ordonnance qui existent déjà relèvent d’autres cadres : les médicaments à prescription facultative, la délivrance sans ordonnance de certains antibiotiques après un TROD positif par le pharmacien habilité (voir le protocole des TROD angine et cystite), ou la dispensation qui évite l’interruption d’un traitement chronique quand l’ordonnance renouvelable est expirée, dans les limites prévues par le code de la santé publique. Et la liste de médication officinale fixe ce qui peut être placé devant le comptoir (voir ce que le libre accès veut dire et les limites de l’automédication).

À retenir

  • Le 23 septembre 2026, la FSPF, l’USPO et NèreS ont proposé de rendre 33 molécules accessibles sans ordonnance, sous conseil pharmaceutique, en maintenant leur remboursement sur prescription.
  • Les économies annoncées (177 M€ de médicaments, environ 200 M€ de consultations) sont des estimations des porteurs du projet, sans calcul détaillé publié.
  • C’est l’ANSM qui décide du statut de chaque médicament, et elle n’a publié que deux décisions de ce type en 2025 (desloratadine, acide tranexamique).
  • Rien ne change aujourd’hui au comptoir : c’est une proposition, pas une décision.

Les questions qui reviennent

Un patient a lu qu’il pourra bientôt acheter sa crème sans ordonnance : que lui dire ?

Que c’est une proposition des pharmaciens et des laboratoires, pas une décision. Tant que l’ANSM n’a pas modifié le statut du médicament, l’ordonnance reste nécessaire. Tu peux en revanche lui présenter ce qui est déjà disponible sans ordonnance pour son problème, et l’orienter si ses symptômes le justifient.

Délister, est-ce dérembourser ?

Pas dans cette proposition : le principe défendu est justement le délistage sans déremboursement. Le médicament resterait remboursé quand il est prescrit, et payé par le patient quand il l’achète sans ordonnance, comme le paracétamol aujourd’hui.

Pourquoi l’ibuprofène figure-t-il dans la liste alors qu’il est déjà en vente libre ?

Parce que le statut d’un médicament dépend de sa forme, de son dosage et de son conditionnement, pas seulement de sa molécule. L’ibuprofène par voie orale est déjà disponible sans ordonnance ; la proposition vise l’ibuprofène par voie rectale, pour la douleur et la fièvre.

Qu’est-ce que ça change pour la responsabilité du pharmacien ?

En l’absence de prescripteur, la décision de dispensation et le devoir de conseil reposent sur le pharmacien, le préparateur intervenant sous son contrôle : vérifier l’indication, écarter les contre-indications et les interactions, fixer une durée conforme à la notice et orienter au bon moment. C’est déjà le cas pour tous les médicaments sans ordonnance.

La juste doserelu et validé par Joseph Hobekkaya, docteur en pharmacie

Trente-trois molécules, c’est une proposition, pas une liste à appliquer lundi. Si elle aboutit, elle ne transformera pas l’officine en rayon libre-service : elle fera du conseil l’acte qui remplace l’ordonnance. La crédibilité du dossier se jouera là, sur la capacité du comptoir à poser les bonnes questions et à orienter quand il le faut. Autant s’y entraîner avec les médicaments déjà sans ordonnance.

Sources

Thomas, Inès et Sam sont des personnages pédagogiques fictifs qui font vivre les situations de comptoir.

Repères pédagogiques pour professionnels : toujours vérifier le RCP et les recommandations en vigueur.

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