aGLP-1 : ce que le rapport de pharmacovigilance de l’ANSM change au comptoir

« Une patiente sous metformine depuis des années est venue chercher quelque chose contre les nausées. Elle m’a confié qu’elle vomissait presque tous les matins depuis la dernière augmentation de son injection. Elle n’avait pas osé en parler à son médecin, de peur qu’il arrête le traitement. »Aisha, préparatrice · un mardi d’octobre

Le 7 octobre 2026, l’ANSM a publié son troisième rapport de pharmacovigilance sur les analogues du GLP-1 (aGLP-1), consacré aux effets indésirables déclarés du 1er février 2025 au 31 janvier 2026. Le message de fond ne change pas : le rapport bénéfice/risque reste favorable quand ces médicaments sont utilisés conformément aux recommandations. Deux sujets prennent de la place : le mésusage à visée amaigrissante, qui produit encore des cas graves évitables, et les interactions médicamenteuses. Voici ce que le comptoir en fait : les associations à vérifier, les signes qui ne peuvent pas attendre, les demandes à ne pas servir et la déclaration.

Ce que dit le rapport

L’enquête est conduite par le centre régional de pharmacovigilance (CRPV) de Montpellier. Elle couvre le dulaglutide, le sémaglutide (Ozempic, Wegovy), le liraglutide et le tirzépatide (Mounjaro), dans le diabète de type 2 comme dans le contrôle du poids.

Repère Ce que dit le rapport (1er février 2025 au 31 janvier 2026)
Patients traités en France Plus de 840 000, selon l’estimation de l’ANSM
Cas déclarés 2 801, dont 515 graves (18,4 %)
Décès déclarés 13. Rôle du médicament jugé possible dans 2 pancréatites aiguës (un sémaglutide, un dulaglutide) et un cancer du pancréas (sémaglutide) ; rôle indirect retenu dans 2 acidoses lactiques sous metformine favorisées par une déshydratation
Mésusage pour perdre du poids 36 cas, dont 17 graves, parmi lesquels 5 pancréatites aiguës
Interactions 10 cas, surtout avec des médicaments à marge thérapeutique étroite ou dangereux en surdosage
Carences 8 cas non graves (fer, vitamines B12 et D, protéines, malnutrition)

Ce sont des déclarations, pas des fréquences : le rapport rappelle lui-même la sous-notification. Les effets les plus déclarés restent digestifs.

D’autres signaux passent sous surveillance renforcée, sans lien établi à ce stade : des atteintes du nerf optique autres que la neuropathie optique ischémique antérieure non artéritique (NOIAN, déjà reconnue en 2025 comme effet indésirable très rare du sémaglutide, comme les complications de rétinopathie diabétique inscrites à son RCP), des atteintes du foie, des AVC et accidents ischémiques transitoires, des troubles de l’érection sous sémaglutide. Ils sont évalués au niveau national et européen. Les calculs et inflammations de la vésicule biliaire, eux, figurent déjà dans les RCP, celui du tirzépatide notamment : une douleur biliaire relève d’un avis médical, pas du comptoir.

Le réflexe interactions : l’instauration et chaque palier

Les interactions décrites par le rapport passent surtout par des mécanismes indirects : vidange gastrique ralentie qui retarde l’absorption des comprimés, vomissements et diarrhées qui la réduisent et déshydratent, perte de poids rapide, apports en vitamine K qui changent avec l’alimentation. Les cas graves surviennent surtout après une augmentation de dose ou quand des troubles digestifs persistants n’ont pas été pris en compte. Quand un aGLP-1 arrive sur une ordonnance ou qu’un palier change, reprends l’historique du patient et, s’il est ouvert, son DP.

Si le patient prend… Ce que disent le rapport et les RCP Ton réflexe
Un AVK : warfarine, acénocoumarol, fluindione Dans la base mondiale VigiBase, des INR diminués comme augmentés. Les RCP du sémaglutide et du liraglutide recommandent de surveiller plus souvent l’INR à l’instauration sous warfarine ou autre dérivé coumarinique (la fluindione, qui n’en est pas un, relève de la mention plus large des anticoagulants oraux dans la notice du sémaglutide) ; celui du tirzépatide, de surveiller les médicaments oraux à marge étroite au début et après chaque augmentation de dose. Vérifier qu’un INR est prévu après le début et après chaque palier, et que le patient le sait.
Le rivaroxaban Un cas français de défaut d’anticoagulation sous sémaglutide, amélioré en déplaçant la prise au repas le plus copieux. Une revue européenne est demandée. Rappeler que le rivaroxaban 15 et 20 mg se prend pendant un repas, même quand l’appétit baisse.
La metformine Trois acidoses lactiques chez des patients sous sémaglutide qui vomissaient, dont deux mortelles. Le RCP de la metformine demande de l’arrêter temporairement en cas de déshydratation et de contacter un professionnel de santé ; AINS, IEC, sartans et diurétiques majorent le risque. Demander si le patient vomit, a une diarrhée ou boit moins. Déshydratation (vomissements sévères, diarrhée, fièvre, chaleur) : la notice prévoit d’arrêter la metformine pour une courte durée, et un médecin est joint le jour même. Même vigilance si un AINS, un IEC, un sartan ou un diurétique est en cours ou ajouté.
Le lithium ou le tacrolimus Une intoxication au lithium sous tirzépatide avec perte de poids rapide, deux surexpositions au tacrolimus chez des greffés. Un signal européen lithium et aGLP-1 est en cours d’évaluation. Prévenir le prescripteur du lithium ou l’équipe de greffe de l’instauration et des paliers : c’est à eux de décider d’un contrôle biologique.
Une pilule (éthinylestradiol et lévonorgestrel, désogestrel…) Des grossesses non désirées déclarées sous aGLP-1 ; le cas français sous tirzépatide concerne un échec de contraception d’urgence au lévonorgestrel, sans interaction démontrée. L’Agence européenne des médicaments évalue le risque. Voir ci-dessous.

Contraception orale : ce qui est acté et ce qui ne l’est pas. À la publication de cet article, le RCP européen du tirzépatide indique encore qu’aucun ajustement de la dose des contraceptifs oraux n’est nécessaire. Le rapport précise pourtant qu’il doit être mis à jour pour recommander, comme aux États-Unis ou au Royaume-Uni, une méthode non orale ou un préservatif en plus pendant 4 semaines après le début du traitement et après chaque augmentation de dose. En attendant, trois gestes : informer la patiente de ce décalage et proposer, par précaution, le préservatif en complément pendant ces périodes ; rappeler que des vomissements ou une diarrhée sévère peuvent compromettre l’efficacité de la pilule, avec une conduite à tenir et des délais de rattrapage propres à chaque pilule (sa notice fait foi, le seuil de 12 heures ne vaut pas pour toutes) ; et l’inviter à aborder sa méthode avec son prescripteur ou sa sage-femme dès l’instauration.

Les signes qui ne peuvent pas attendre

  • Douleur intense et persistante au niveau de l’estomac, parfois jusque dans le dos : c’est le signe de pancréatite aiguë décrit par les notices, qui demandent de consulter immédiatement. Pas une plainte à traiter au comptoir. Malaise ou douleur insupportable : le 15.
  • Vomissements répétés, difficulté à boire : risque de déshydratation, que les RCP des aGLP-1 demandent d’expliquer au patient. Sous metformine, la notice prévoit de l’arrêter pendant une courte période et de demander conseil au médecin. Avis médical le jour même.
  • Signes d’acidose lactique sous metformine (vomissements, douleurs abdominales, crampes musculaires, grande fatigue, difficultés à respirer) : la notice parle d’urgence médicale à traiter à l’hôpital. C’est le 15.
  • Perte soudaine de la vision : la notice du sémaglutide demande de contacter immédiatement le médecin.
  • Grossesse découverte sous traitement : l’ANSM rappelle que le traitement doit être arrêté dès qu’elle est connue. Pas de nouvelle boîte sans avoir joint le prescripteur : tu l’orientes sans délai vers lui, qui organise l’arrêt et, si besoin, l’adaptation du traitement du diabète, et tu le fais sans affoler : selon le rapport, les données, encore limitées, ne permettent pas de retenir une augmentation du risque de malformations, ce qui ne démontre pas pour autant l’absence de risque. En cas de projet de grossesse, le RCP du sémaglutide prévoit de l’arrêter au moins 2 mois avant : le prescripteur en parle avec la patiente.

Mésusage : les demandes à reconnaître

Les 36 cas retenus dessinent un profil net : âge médian de 29 ans, 83 % de femmes. Dans deux cas sur trois, le médicament venait d’un circuit hors cadre médical (internet, entourage, étranger) ; dans plus de 9 cas sur 10, les doses étaient trop élevées ou augmentées trop vite.

  • La demande sans ordonnance. Ces médicaments ne se délivrent que sur prescription : la réponse est non, et la porte reste ouverte vers un médecin si le poids est une vraie question.
  • L’ordonnance au nom d’un proche. Le rapport cite une délivrance en officine sur l’ordonnance du conjoint alors que la patiente disait être l’utilisatrice, suivie d’une hospitalisation. Le traitement est prescrit à une personne, pas à un foyer.
  • L’ordonnance ou le justificatif douteux. Le comité scientifique de l’ANSM redoute que la prise en charge dans l’obésité, en place depuis le 15 juin, pousse aux fausses ordonnances et aux faux justificatifs. Réflexe ASAFO, et les cinq vérifications avant délivrance comme d’habitude.
  • Le schéma qui saute la progression des doses : démarrage à une dose d’entretien, paliers sautés, ou fractionnement d’un stylo « en clics », que le rapport juge non conforme au RCP. Un appel au prescripteur s’impose.
  • Le produit acheté en ligne : stylo obtenu via une messagerie et remis en mains propres, ou « GLP-1 oral » orné d’un faux logo de l’ANSM, deux situations décrites par le rapport. Pour l’agence, tout aGLP-1 acheté sur internet est illégal et ne doit pas être réutilisé ; en cas de doute, il peut être rapporté en pharmacie. Les offres se signalent sur Pharos. Même approche, sans jugement, que pour les peptides vendus en ligne.

Déclarer : ce qui nourrit le prochain rapport

Le pharmacien déclare immédiatement au centre régional de pharmacovigilance tout effet indésirable suspecté d’être dû à un médicament dont il a connaissance (article R. 5121-161 du code de la santé publique). Le plus simple : le portail signalement.social-sante.gouv.fr.

  • Même un effet connu : les pancréatites figurent dans les RCP, et c’est parce qu’elles sont encore déclarées que l’ANSM en suit l’évolution.
  • Même hors cadre : un effet survenu avec un produit acheté en ligne se déclare aussi. Les cas de mésusage du rapport viennent de ces déclarations, probablement sous-déclarées.
  • L’interaction suspectée : INR qui dérape, lithium trop haut, acidose lactique. Le rapport juge ce signal modéré, faute de cas nombreux.
  • Ce qui rend la déclaration utile : molécule et dose, date de début et du dernier palier, traitements associés, évolution.

À retenir

  • Le 3e rapport de l’ANSM confirme un bénéfice/risque favorable des aGLP-1 utilisés selon les recommandations.
  • 2 801 cas déclarés, dont 515 graves, en un an ; 2 décès par pancréatite aiguë d’imputabilité possible, 2 par acidose lactique sous metformine liée indirectement à une déshydratation.
  • Les interactions se jouent à l’instauration et à chaque palier : AVK, rivaroxaban, metformine, lithium, tacrolimus, pilule.
  • Douleur abdominale intense et persistante, vomissements qui empêchent de boire, signes d’acidose lactique : avis médical immédiat, le 15 au moindre signe de gravité.
  • Ni délivrance sans ordonnance, ni ordonnance d’un proche, et tout effet suspecté se déclare, y compris après un mésusage.

Les questions qui reviennent

Faut-il inquiéter les patients déjà traités ?

Non. L’ANSM confirme un bénéfice/risque favorable quand le traitement suit les recommandations, avec un suivi médical régulier. Un patient inquiet n’arrête pas de lui-même : il en parle à son prescripteur.

Une patiente sous pilule commence le tirzépatide : que lui dire ?

Que le RCP recommande une contraception pendant tout le traitement, et qu’une précaution pour la pilule est annoncée au niveau européen sans figurer encore au RCP au moment où nous publions : par prudence, un préservatif en plus pendant 4 semaines après le début et après chaque augmentation de dose. Rappelle-lui que des vomissements ou une diarrhée sévère peuvent compromettre sa pilule (la conduite à tenir figure dans sa notice), et invite-la à parler de sa méthode avec son prescripteur ou sa sage-femme avant la première injection.

Mon patient est sous fluindione : est-il concerné ?

Les RCP visent la warfarine et les dérivés coumariniques, dont la fluindione ne fait pas partie. Mais la notice du sémaglutide évoque les anticoagulants oraux en général, et le rapport demande une surveillance étroite des médicaments à marge étroite à l’instauration et à chaque ajustement. Vérifie que des INR sont prévus.

Les troubles de l’érection, c’est un effet établi ?

Pas à ce stade. C’est un nouveau signal potentiel avec le sémaglutide (4 cas déclarés sur la période), que le rapport propose d’évaluer au niveau européen. Le patient en parle à son médecin, et le cas peut être déclaré.

La juste doserelu et validé par Joseph Hobekkaya, docteur en pharmacie

Un aGLP-1 interagit surtout de façon indirecte : il change la vidange de l’estomac, l’appétit et le poids, et c’est ce qui déplace les autres traitements. Les moments à risque sont connus : l’instauration et chaque palier. La question qui protège tient en une phrase, à poser à chaque délivrance : « Vous arrivez à manger et à boire normalement ? »

Sources

Thomas, Inès et Aisha sont des personnages pédagogiques fictifs qui font vivre les situations de comptoir.

Repères pédagogiques pour professionnels : toujours vérifier le RCP et les recommandations en vigueur.

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