Collyres : bien les utiliser, bien les conserver

« Une patiente glaucomateuse me rend son flacon « vide en dix jours ». Elle met trois gouttes à chaque fois « pour être sûre que ça rentre », et les deux collyres coup sur coup, « comme ça c’est fait ». »Sam, préparateur · un vendredi matin

Tout y est : le surdosage inutile, le lavage du premier collyre par le second, et un traitement du glaucome qui ne protège plus grand-chose. L’œil est un organe minuscule : une goutte le déborde déjà. L’efficacité d’un collyre se joue dans les gestes, et ces gestes s’apprennent au comptoir.

L’instillation, pas à pas

  1. Mains lavées, tête en arrière, paupière inférieure tirée vers le bas : la goutte tombe dans le cul-de-sac conjonctival, pas sur la cornée.
  2. Une seule goutte : l’œil ne peut pas en retenir plus. La deuxième coule sur la joue ou part dans le nez.
  3. L’embout ne touche jamais l’œil, les cils ou les doigts : c’est une cause majeure de contamination du flacon.
  4. Fermer l’œil et appuyer sur l’angle interne (point lacrymal) pendant une à deux minutes selon le RCP : on garde le médicament dans l’œil et on limite le passage dans la circulation générale. Précieux avec les bêtabloquants comme le timolol, dont le passage systémique peut ralentir le cœur ou déclencher une crise chez l’asthmatique (l’asthme est une contre-indication des bêtabloquants, collyres compris).
  5. Deux collyres ? Au moins 5 minutes d’écart (certaines équipes recommandent 10 à 15), sinon le second rince le premier. La pommade ou le gel toujours en dernier, et le plus visqueux à la fin.

La conservation : le point aveugle

  • Après ouverture, un flacon multidose se garde souvent 15 à 28 jours, parfois jusqu’à 2 ou 3 mois selon le RCP : noter la date d’ouverture sur le flacon est le conseil le plus utile de la délivrance. Au-delà, la stérilité n’est plus garantie et le risque de contamination augmente.
  • Unidoses : usage unique, on jette après l’instillation, même s’il en reste.
  • Certaines spécialités (dont des collyres à base de latanoprost) se conservent au réfrigérateur avant ouverture : vérifier le RCP au moment de la délivrance, et le dire au patient. Pour le reste, les règles générales de conservation des médicaments s’appliquent.
  • Lentilles de contact : on les retire avant l’instillation et on attend environ 15 minutes avant de les remettre ; les conservateurs de nombreux collyres sont incompatibles avec les lentilles souples.

Le récap au comptoir

La situation Le réflexe
Première délivrance d’un collyre chronique (glaucome) Démonstration du geste, occlusion du point lacrymal, une goutte, date d’ouverture à noter.
Deux collyres prescrits au même horaire Espacer d’au moins 5 minutes, pommade et formes visqueuses en dernier.
Flacon « fini trop vite » ou gardé trop longtemps Réexpliquer : une goutte suffit ; après ouverture, la durée de conservation après ouverture indiquée dans le RCP fait foi (souvent 15 à 28 jours, parfois plus).
Porteur de lentilles Retrait avant instillation, remise 15 minutes après ; signaler l’incompatibilité des conservateurs avec les lentilles souples.

Les durées après ouverture varient d’une spécialité à l’autre : c’est le RCP de chaque collyre qui fait foi, pas une règle unique.

Les questions qui reviennent

« La goutte coule sur ma joue, j’en remets une ? »

Si la goutte a touché l’œil, non : ce qui déborde est l’excédent normal. On ne remet une goutte que si l’instillation a clairement raté (goutte tombée à côté, œil fermé).

Pourquoi appuyer sur le coin de l’œil ?

Le point lacrymal est une porte d’évacuation vers le nez et la gorge : en le fermant une à deux minutes, le collyre reste dans l’œil et passe moins dans le sang. Double bénéfice : plus d’efficacité locale, moins d’effets généraux.

Un collyre qui pique, c’est normal ?

Un picotement bref à l’instillation est fréquent. Une brûlure durable, une rougeur qui s’installe ou une vision qui se trouble méritent un avis : parfois c’est le conservateur, parfois autre chose. On ne « serre pas les dents » pendant des semaines avec un collyre mal toléré.

On peut garder le flacon du dernier épisode « au cas où » ?

Non : au-delà de la durée de conservation après ouverture prévue par le RCP, le flacon entamé se rapporte à la pharmacie. Réutiliser un vieux collyre sur un œil irrité, c’est le meilleur moyen de transformer une gêne en infection.

La juste doserelu et validé par Joseph Hobekkaya, docteur en pharmacie

Un collyre bien prescrit peut échouer pour trois raisons qui ne doivent rien à la pharmacologie : trop de gouttes, pas d’écart entre deux flacons, un flacon trop vieux. Trois gestes, une minute d’explication, et une date notée au marqueur : c’est souvent ça, le vrai traitement du glaucome.

Thomas, Inès et Sam sont des personnages pédagogiques fictifs qui font vivre les situations de comptoir.

Repères pédagogiques pour professionnels : toujours vérifier le RCP et les recommandations en vigueur.

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