
« Samedi dernier, une consœur du centre-ville a vu son officine dévastée en quelques minutes. Ce matin, Thomas m’a demandé de l’aider à vider les vitrines. On a surtout parlé de ce qu’on ferait si ça recommençait près de chez nous. »Aisha, préparatrice · un samedi d’octobre
Lors des violences qui ont suivi les manifestations des 17 et 18 octobre 2026, une trentaine d’officines et un laboratoire de biologie médicale ont été dégradés selon le décompte provisoire de l’Ordre national des pharmaciens au 20 octobre, de la vitrine brisée au saccage complet. Une nouvelle journée de mobilisation a suivi le 24 octobre : selon le bilan provisoire du ministère de l’Intérieur du 25 octobre, 24 commerces ont été pillés ce jour-là, contre 1 522 commerces touchés le 17. D’autres journées pourraient suivre. Ce qui protège vraiment l’officine tient en trois temps : préparer avant, s’effacer pendant, déclarer après. Voici les gestes, et les aides si le pire est arrivé.
Ce que le 17 octobre a montré
Les dégâts ont touché des officines de plusieurs villes, notamment Marseille, Limoges et Paris selon Le Moniteur des pharmacies. À Paris, une pharmacienne a raconté sur LCI que son officine, près de la place de la République, avait été pillée deux fois, alors que la devanture avait été protégée par des planches de bois. Les syndicats le rappellent : grilles, alarmes et protections ralentissent un cambriolage isolé, mais ne retiennent pas une foule déterminée. D’où la règle qui passe avant toutes les autres : on protège d’abord les personnes, ensuite les murs.
Avant : préparer l’officine et l’équipe
Savoir où passe le cortège
- Vérifie le parcours dans les arrêtés et les informations de la préfecture et de la mairie : selon les risques, il peut être modifié et certaines zones interdites aux manifestations. Une officine proche du tracé, du point d’arrivée ou d’une place de rassemblement est exposée, même si le cortège ne passe pas devant.
- Signale ton activité à la police ou à la gendarmerie et demande une vigilance particulière ; l’USPO suggère aussi d’écrire au préfet pour demander un dispositif de sécurité.
- Adapte les horaires, jusqu’à fermer si l’officine est sur un secteur à risque, en informant l’ARS et l’Ordre.
Penser aux patients avant de baisser le rideau
- Préviens les patients fragiles d’un changement d’horaires. Si leur traitement est déjà commandé (produit de froid, traitement onéreux), propose-leur de venir le chercher avant la fermeture plutôt que de le laisser la nuit dans une officine exposée.
- Les renouvellements suivent les règles habituelles : une manifestation ne permet pas d’avancer une délivrance. Si un patient ne peut pas attendre la réouverture, oriente-le vers une officine accessible.
- Anticipe les approvisionnements de médicaments essentiels si la circulation est perturbée.
- Tu es de garde ce jour-là ? L’USPO conseille d’envisager un échange de garde si les conditions sont difficiles, en informant le syndicat et les services d’urgence. Indique aux patients le dispositif de garde de leur secteur (dans de nombreux départements, le 3237, service payant).
Mettre le stock et les locaux à l’abri
- Vide les vitrines et retire de l’accès libre les produits chers, ceux qui peuvent servir de projectile et les produits inflammables.
- Vide les caisses et laisse les tiroirs ouverts, pour éviter qu’ils soient forcés ; limite les espèces sur place.
- Les stupéfiants restent, comme toujours, dans leur armoire ou local fermé à clé (article R. 5132-80 du code de la santé publique), clés hors de portée.
- Range en lieu sûr les factures et documents comptables : ils serviront à chiffrer le préjudice.
- Rentre le mobilier extérieur, vérifie rideaux et fermetures, teste l’alarme et la vidéoprotection, et repère une issue de secours.
- Relis ton contrat d’assurance : garanties vol, vandalisme, bris de glace, incendie, émeutes et mouvements populaires, pertes d’exploitation. Demande à ton assureur les mesures de prévention qu’il attend.
- Briefe l’équipe : horaires, qui ferme, où se replier, qui appelle les secours.
Pendant : personne ne s’interpose
La consigne est sans ambiguïté : si des pillards arrivent, l’équipe évacue ou se met à l’abri, sans tenter de défendre le stock, et appelle le 17 (ou le 112). Aucune boîte ne vaut une blessure. Si l’officine reste ouverte, garde le contact avec les commerces voisins pour suivre ce qui se passe dans la rue, et ferme dès que la situation se tend.
Après : les démarches, dans l’ordre
| Démarche | Ce qu’il faut savoir |
|---|---|
| Sécuriser et documenter | Une fois les lieux sûrs : ne touche à rien et ne nettoie pas avant les constatations (consigne des forces de l’ordre relayée par l’Ordre le 23 octobre). Photos et vidéos de l’ensemble des dégâts, liste des produits manquants, et demande la conservation des images de vidéoprotection pour les enquêteurs. |
| Porter plainte | Dépose plainte toi-même auprès de la police ou de la gendarmerie, le plus vite possible, pour l’ensemble des faits, vol compris. En complément, un mandat écrit (avec ta pièce d’identité) permet à l’Ordre ou à ton URPS de porter plainte pour ton compte, mais seulement pour certaines infractions comme les violences, les menaces et les dégradations, pas le vol (article 15-3-4 du code de procédure pénale, décret n° 2026-641 du 20 juillet 2026). |
| Stupéfiants ou psychotropes volés | Vol, détournement ou perte : signalement sans délai à la police et à l’ARS, et déclaration à l’ANSM uniquement par son téléservice en ligne (articles R. 5132-80 et R. 5132-95). Les quantités de stupéfiants volées ou détruites sortent du registre des stupéfiants (article R. 5132-36) ; les psychotropes se déclarent mais ne s’y inscrivent pas. |
| Assureur | Le contrat fixe le délai de déclaration, qui ne peut pas être inférieur à cinq jours ouvrés, ni à deux en cas de vol (article L. 113-2 du code des assurances). France Assureurs s’est engagé le 19 octobre à le porter à 30 jours pour les violences urbaines : fais confirmer cet allongement par ton assureur et déclare sans attendre. Demande la mise en sécurité des locaux (vitrier, gardiennage selon les garanties). |
| Ce que l’assurance ne couvre pas | L’État est civilement responsable des dégâts commis à force ouverte ou par violence par des attroupements ou rassemblements (article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure), comme le rappelle l’USPO. Ce n’est pas automatique : demande chiffrée et justifiée au préfet, puis, s’il le faut, au tribunal administratif, pour ce qui reste à ta charge. |
| Produits de froid | Réfrigérateur arrêté, ouvert ou abîmé : isole les produits sans les délivrer, garde-les au froid si c’est possible en sécurité, et sauvegarde les relevés de température. Conditionnement ouvert, souillé ou brûlé : on ne délivre pas. Excursion de température avec conditionnement intact : demande l’avis écrit du laboratoire exploitant avant toute remise en stock ou destruction, et trace la décision. |
| Données des patients | Ordinateur, sauvegarde ou dossiers volés ou détruits : c’est une violation de données personnelles. Sécurise les accès avec ton prestataire, documente l’incident et notifie la CNIL dans les meilleurs délais, si possible sous 72 heures après en avoir pris connaissance, s’il présente un risque pour les patients ; si ce risque est élevé, informe aussi les patients concernés. |
| Ordre des pharmaciens | Signalement à agression-pharmacien@ordre.pharmacien.fr ou par le formulaire de l’espace pharmaciens ; un référent sécurité ordinal peut t’accompagner. Difficultés financières : commission d’entraide et de solidarité (cesp@ordre.pharmacien.fr). |
| Banque, bailleur, grossistes | Préviens ta banque, ton bailleur par écrit (si les locaux sont détruits en tout ou partie, l’article 1722 du code civil permet de demander une diminution du loyer ou la résiliation du bail), et tes grossistes-répartiteurs pour un éventuel étalement des dettes fournisseurs. |
| CAVP | Sa commission d’action sociale examine les demandes des pharmaciens victimes de dégradations. |
Pense aussi aux patients : une affiche sur la porte qui indique l’officine ouverte la plus proche et le dispositif de garde du secteur évite des ruptures de traitement.
Les aides annoncées
Pour les entreprises sinistrées lors des violences des 17 et 18 octobre, le gouvernement a annoncé : une activité partielle sans reste à charge pour les entreprises de moins de 250 salariés, mise en place par le décret n° 2026-995 du 27 octobre 2026 (heures chômées du 17 octobre 2026 au 31 janvier 2027 ; autorisation au motif « sinistre » à demander sur activitepartielle.emploi.gouv.fr dans les 30 jours suivant le placement des salariés, avec la preuve de la plainte et, le cas échéant, de la déclaration à l’assureur ; un complément au-delà de l’indemnité légale reste à ta charge), le report jusqu’à 12 mois, sur demande, des cotisations patronales des trois prochains mois auprès de l’Urssaf, un étalement des charges fiscales sans frais, le Prêt Solidarité Commerce de Bpifrance (ouvert le 23 octobre : de 5 000 à 50 000 € à taux zéro sur 36 mois dont 12 de différé, sous conditions) et un fonds de soutien pour les entreprises de moins de 50 salariés ayant subi des dommages importants. Côté profession, les officines adhérentes à la FSPF victimes de dégradations peuvent bénéficier d’un versement pouvant atteindre 2 000 €, à demander à leur syndicat départemental (Le Pharmacien de France, 21 octobre).
Et parce que le choc ne se voit pas sur une facture : l’association ADOP (Aide et dispositif d’orientation des pharmaciens) propose une écoute et un accompagnement aux pharmaciens, sept jours sur sept. Le circuit complet après une agression est détaillé dans notre article sur les incivilités au comptoir.
À retenir
- Une trentaine d’officines et un laboratoire ont été dégradés lors des violences des 17 et 18 octobre, selon le décompte provisoire de l’Ordre au 20 octobre.
- Avant : parcours vérifié, police prévenue, horaires adaptés (ARS et Ordre informés), patients fragiles prévenus, traitements commandés remis avant la fermeture, vitrines et caisses vidées, stupéfiants sous clé.
- Pendant : on évacue, on ne s’interpose pas, on appelle le 17.
- Après : ne rien toucher avant les constatations, plainte (vol compris), assureur, Ordre, et signalement sans délai d’un vol de stupéfiants ou de psychotropes à la police, à l’ARS et à l’ANSM.
- Des aides existent : activité partielle, report Urssaf, prêt Bpifrance, entraide de l’Ordre, CAVP, FSPF.
Les questions qui reviennent
Ai-je le droit de fermer l’officine le jour d’une manifestation ?
Oui, quand la sécurité des personnes est menacée. Préviens l’ARS et l’Ordre, affiche l’adresse de l’officine ouverte la plus proche et le dispositif de garde du secteur, et propose aux patients dont le traitement est déjà commandé de venir le chercher avant la fermeture.
Je suis de garde le jour d’une manifestation : je dois rester ouvert ?
La garde reste une obligation (article L. 5125-17 du code de la santé publique). Si les conditions sont dangereuses, contacte sans attendre l’organisation départementale des gardes pour un échange ou un relais, comme le conseille l’USPO, et informe les services d’urgence. En cas de danger immédiat, mets l’équipe à l’abri et appelle le 17 ou le 112. Ne reste pas seul dans une officine exposée.
Des stupéfiants ont disparu dans le pillage : que faire ?
Le code de la santé publique impose un signalement sans délai aux autorités de police, à l’ARS et à l’ANSM (déclaration uniquement par le téléservice de l’ANSM), pour les stupéfiants comme pour les psychotropes, et l’inscription des quantités de stupéfiants volées ou détruites sur le registre des stupéfiants. Garde une copie de chaque signalement avec la plainte.
Mon assurance couvrira-t-elle tout ?
Tout dépend du contrat. Vérifie les garanties vandalisme, émeutes et mouvements populaires, bris de glace et pertes d’exploitation, et les franchises. Déclare sans attendre, avec photos, plainte et factures.

La juste doserelu et validé par Joseph Hobekkaya, docteur en pharmacie
Une officine se reconstruit, une équipe blessée beaucoup moins vite. Les jours de manifestation, prépare tôt, sers d’abord les patients qui ne peuvent pas attendre, et ferme sans hésiter si la rue se tend. Et si le pire arrive, ne reste pas seul : l’Ordre, les syndicats et la CAVP ont mis en place des relais pour les confrères touchés.
Sources
- Ordre national des pharmaciens, « Actes de vandalisme : l’Ordre national des pharmaciens pleinement mobilisé » (20 octobre 2026), consulté le 24 octobre 2026.
- USPO, « Pharmacies sinistrées : les réflexes à adopter » (22 octobre 2026), consulté le 24 octobre 2026.
- Gouvernement, « Dégradations de commerces : les mesures de soutien du Gouvernement » (21 octobre 2026), consulté le 24 octobre 2026.
- France Assureurs, « Violences urbaines : les assureurs se mobilisent pour accompagner leurs assurés et accélérer l’indemnisation » (19 octobre 2026), consulté le 24 octobre 2026.
- Code de la santé publique, article R. 5132-80 (détention et vol de stupéfiants), article R. 5132-95 (vol de psychotropes) et code des assurances, article L. 113-2 (délai de déclaration des sinistres), consultés le 24 octobre 2026.
- Décret n° 2026-641 du 20 juillet 2026 (JO du 21 juillet 2026) : plainte déposée par l’Ordre ou l’URPS pour le compte d’un professionnel de santé libéral victime, consulté le 24 octobre 2026.
- Ministère de l’Intérieur, « Journée de mobilisation du samedi 24 octobre 2026 » (23 octobre 2026) et « Bilan de la journée de mobilisation nationale du 24 octobre 2026 » (25 octobre 2026), consultés le 29 octobre 2026.
- Décret n° 2026-995 du 27 octobre 2026 portant création d’une aide exceptionnelle à destination des entreprises de moins de deux cent cinquante salariés ayant subi des dommages lors des troubles urbains intervenus en marge des manifestations des 17 et 18 octobre 2026 (JO du 28 octobre 2026), code de la sécurité intérieure, article L. 211-10 et code de procédure pénale, article 15-3-4, consultés le 29 octobre 2026.
- Ordre national des pharmaciens, « Actes de vandalisme : recommandations de sécurité provenant des forces de l’ordre » (23 octobre 2026), consulté le 29 octobre 2026.
- Bpifrance, communiqué sur le Prêt Solidarité Commerce (23 octobre 2026) et LCI, témoignage d’une pharmacienne parisienne (19 octobre 2026), consultés le 24 octobre 2026.
- Le Moniteur des pharmacies, « Manifestations du 24 octobre : mode d’emploi pour sécuriser son officine » (24 octobre 2026) et Le Pharmacien de France, « Pharmacies dégradées : premières mesures de soutien » (21 octobre 2026), consultés le 24 octobre 2026.
Thomas, Inès et Aisha sont des personnages pédagogiques fictifs qui font vivre les situations de comptoir.
Repères pour professionnels : suivre en priorité les consignes de la préfecture, des forces de l’ordre et de ton assureur.