
« Je disais à Thomas que je me verrais bien m’installer dans quelques années. Il a sorti du tiroir une plaquette reçue la semaine dernière : “financez votre installation sans apport, par obligations”. Il ne l’a pas jetée. Il m’a dit de regarder d’abord ce que le financeur demande en échange. »Inès, pharmacienne · un mercredi d’octobre
Le 13 octobre 2026, Stéphanie Rist (Santé) et Serge Papin (PME) ont présenté un plan d’action de dix mesures pour « préserver l’indépendance des professionnels de santé et maîtriser les effets de la financiarisation ». L’officine y est citée en toutes lettres. Mais pour l’instant, c’est un plan : aucune loi, aucun décret, et des échéances étalées jusqu’en 2027. Voici ce qu’il annonce, le cadre qui s’applique déjà à l’officine, et ce que ça change (ou pas) si tu es titulaire, adjoint associé ou futur installé.
Ce que le gouvernement a présenté
Le dossier de presse range explicitement les officines de pharmacie parmi les secteurs touchés par la financiarisation, à côté des cliniques, de la biologie, de l’imagerie et de certains centres de santé.
Le choix affiché est net : le plan mise moins sur un nouveau cadre juridique contraignant que sur des outils pour orienter les pratiques. Selon le Quotidien du pharmacien, la ministre a dit qu’une loi restait possible, mais que le gouvernement préférait une « doctrine d’usage » portée par les ordres.
Deux chiffres du dossier de presse cadrent le sujet : plus de 4 milliards d’euros investis en fonds propres par les fonds de capital-investissement dans l’offre de soins entre 2020 et 2024, hors dette (chiffre du rapport Igas-IGF de juillet 2025, qui ne mesure donc pas les emprunts obligataires des officines), et 33 % des officines qui auraient contracté un emprunt obligataire, chiffre donné sans source ni méthode. Ce second chiffre ne dit pas qui a souscrit ces obligations ni à quelles conditions : un emprunt obligataire n’est pas en soi une perte d’indépendance, tout se joue dans les clauses.
Les dix mesures, et ce qu’elles visent pour l’officine
| Mesure | Échéance annoncée | Pour l’officine |
|---|---|---|
| 1. Accompagner les professionnels sur la gestion : outils pour s’orienter dans les ressources gratuites existantes (direction générale des Entreprises, Banque de France, Bpifrance) | 4e trimestre 2026 | Utile avant une installation ou une reprise |
| 2. Rendre visible l’offre de financement existante | 4e trimestre 2026 | Comparer avant de signer |
| 3. Réseau de mentorat pour les primo-installations, appuyé sur les syndicats volontaires | 4e trimestre 2026 | Dépend des syndicats officinaux |
| 4. Doctrine d’usage sur le fonctionnement des SEL et leur gouvernance, construite avec les ordres, les représentants des investisseurs et une personnalité qualifiée | 1er trimestre 2027 | Le cœur du sujet : ce qui est compatible ou non avec l’indépendance dans les montages et les pactes |
| 5. Faciliter le contrôle des ordres, par un décret défini avec eux, à la création et à chaque modification des conditions d’exercice | 1er trimestre 2027 | Contrôle renforcé des pièces transmises à l’Ordre |
| 6. Dispositif national d’alerte, appuyé sur les ordres et les syndicats | 1er trimestre 2027 | Un canal pour signaler une atteinte à l’indépendance |
| 7. Registre déclaratif des participations dans les SEL et les SPFPL, tenu par la Cnam, et identifiant attribué aux SEL | 2027 | Projet de registre, décrit comme facultatif par l’AFP, pour rattacher une structure et ses actes remboursés à un groupe, un groupement ou un réseau ; aucune modalité publiée |
| 8. Observatoire national de la financiarisation, rattaché à la Drees | 1er trimestre 2027 | Des données, pas d’obligation nouvelle |
| 9. Anticiper les risques liés aux acteurs systémiques | 2e trimestre 2027 | Pas de lien direct aujourd’hui |
| 10. Conditionner les autorisations d’équipements matériels lourds à des objectifs de santé publique | 1er trimestre 2027 | Ne vise pas l’officine (imagerie) |
Échéances du calendrier annoncé dans le dossier de presse. À la publication de cet article, aucune de ces mesures ne crée d’obligation nouvelle ; seule la mesure sur les équipements lourds figure dans un texte déposé, l’article 29 du projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2027, encore en discussion.
Le cadre de l’officine : déjà plus fermé que celui des médecins
Pour la pharmacie, le plan ne part pas de zéro :
- le pharmacien, ou la société, doit être propriétaire de l’officine dont il est titulaire, et ne peut en posséder qu’une seule (article L.5125-11 du code de la santé publique) ;
- dans une SEL de pharmaciens d’officine, plus de la moitié du capital et des droits de vote est détenue par les pharmaciens titulaires de l’officine exploitée, directement ou via une SPFPL qu’ils détiennent eux-mêmes en majorité (article R.5125-18-1) ;
- la dérogation ouverte aux professions de santé par l’article 69 de l’ordonnance n° 2023-77 du 8 février 2023, qui a remplacé la loi de 1990 sur les SEL depuis le 1er septembre 2024, ne s’applique pas aux SEL de pharmaciens d’officine ;
- un adjoint qui exerce à titre exclusif dans l’officine peut détenir jusqu’à 10 % du capital de la SEL, directement ou via une SPFPL qu’il contrôle, et reste salarié, sous lien de subordination (article L.5125-13) ;
- un titulaire ne peut détenir de participations que dans quatre autres SEL de pharmaciens d’officine, une SPFPL dans trois (article R.5125-18).
Conséquence, rappelée par l’Ordre en juillet 2026 : les investisseurs non pharmaciens ne peuvent pas entrer directement au capital d’une pharmacie. Chez les médecins, à l’inverse, jusqu’au quart du capital d’une SEL peut être détenu par des personnes extérieures à la profession (article R.4113-12).
Par où passe alors l’argent extérieur ?
Par la dette. L’Ordre décrit des fonds qui proposent de souscrire des obligations simples ou convertibles en actions émises par des SEL ou des SPFPL de pharmaciens, à des taux de 7 à 10 %, quand un prêt bancaire se situe entre 4 et 6 %. La Cour des comptes, en mai 2025, relevait des obligations convertibles à 8 à 10 % assorties de primes de non-conversion : la conversion en actions est impossible tant que les règles de détention du capital s’appliquent, et la prime est censée compenser.
Le problème n’est pas l’emprunt, ce sont les contreparties relevées par l’Ordre : augmenter la part des produits les plus rémunérateurs, comme la parapharmacie, rendre des comptes au financeur, accepter des plafonds de dépenses, lui ouvrir le logiciel de gestion ou les documents comptables, signer des promesses de cession des titres. La Cour parle de « clauses léonines ».
La transparence est déjà obligatoire. Les pharmaciens exerçant en société communiquent au conseil de l’Ordre les statuts et les conventions entre associés et avec les intervenants qui financent l’officine, dans le mois qui suit leur signature. Une clause susceptible de priver le pharmacien de son indépendance l’expose à des sanctions disciplinaires (article L.4221-19). L’article 44 de l’ordonnance du 8 février 2023, applicable depuis le 1er septembre 2024, prévoit en plus une communication annuelle : l’état du capital et des droits de vote et les statuts à jour par la société, les conventions de gouvernance modifiées dans l’année par les associés. Le décret d’application propre à l’officine n’est pas paru, mais l’Ordre invite déjà, dans ses modèles de statuts, à transmettre ces pièces chaque année.
Imapole : pourquoi une décision sur des radiologues te concerne
Le 2 octobre 2026, le Conseil d’État a confirmé la radiation du tableau de l’Ordre des médecins d’Imapole, une SEL de radiologues où des investisseurs étaient entrés via une holding. Cette détention indirecte n’a pas été jugée, en tant que telle, comme un obstacle. Le motif retenu est ailleurs : deux médecins occupant des fonctions clés étaient personnellement intéressés au rendement attendu par les investisseurs, donc incités à une politique de rendement financier de nature à compromettre le respect des règles de la profession, même si les médecins conservaient le contrôle effectif de la société.
La leçon dépasse la radiologie : garder la majorité des voix ne suffit pas. Le dossier de presse veut préciser l’indépendance « à la lumière des évolutions jurisprudentielles », et selon Egora, le cabinet de la ministre a cité Imapole parmi les appuis de la concertation entre ordres et investisseurs. Selon le Quotidien du pharmacien, un délai d’adaptation à la future doctrine serait envisagé. Il ne suspend pas les règles actuelles : une clause incompatible avec l’indépendance expose déjà le pharmacien à des sanctions disciplinaires (article L.4221-19).
Ce que ça change, profil par profil
Tu es titulaire
Aujourd’hui, rien ne change en droit. Si ta SEL a émis des obligations ou signé un pacte avec un financeur, deux étapes te concernent : la doctrine (premier trimestre 2027), puis un décret sur le contrôle des ordres. Le réflexe utile dès maintenant : vérifier que tes conventions de financement ont bien été transmises au conseil régional de l’Ordre, et relire les clauses qui touchent à la gestion (objectifs commerciaux, plafonds, accès à tes données, cession de titres). Sur les accès informatiques, une règle simple : être financeur ne donne aucun droit sur les données des patients, couvertes par le secret professionnel (article L.1110-4) ; un suivi financier se fait sur des indicateurs agrégés.
Si ton officine adhère à un groupement, note la mesure 7 : l’identifiant des SEL doit permettre de rattacher les actes remboursés au groupement ou au réseau. Les groupements sont déjà dans le viseur du PLFSS 2027, déposé et non voté, qui prévoit une contribution due par les groupements sur les sommes qu’ils encaissent des laboratoires : ce n’est pas une taxe de l’officine, et le champ exact reste en débat.
Tu es adjoint associé
Ta part reste plafonnée à 10 % et tu restes salarié : le plan ne touche pas à ce cadre. Ce qui peut te servir, c’est le dispositif national d’alerte annoncé pour le premier trimestre 2027, pour faire remonter les situations à risque pour ton indépendance, avec des garanties de confidentialité encore à définir. En attendant, l’interlocuteur reste le conseil de l’Ordre, destinataire des conventions de la société.
Tu es étudiant ou tu prépares une installation
C’est d’abord toi que vise le premier axe. La Cour des comptes décrit de jeunes pharmaciens « parfois démarchés dès l’université » par des financeurs. Elle rapporte qu’en 2023, les analystes estimaient le prix moyen d’acquisition d’une officine réalisant plus de 1,2 M€ de chiffre d’affaires à 80 % de celui-ci, et un endettement qui atteint 400 % des capitaux propres les deux premières années d’une reprise. Le plan promet pour le quatrième trimestre 2026 des outils, une meilleure visibilité sur les financements et des mentors.
FSPF, USPO, Ordre : ce qu’ils en disent
Le président de la FSPF, Fabrice Camaioni, assistait à la présentation. Selon le Quotidien du pharmacien, il a estimé que le volet accompagnement pourrait déboucher sur des modules intégrés au cursus initial des officinaux.
Au moment où nous écrivons ces lignes, l’USPO n’a pas publié de réaction sur son site. L’Ordre national des pharmaciens non plus, mais il a posé sa grille de lecture dès le 30 juillet 2026, dans un cahier thématique consacré à l’indépendance professionnelle. À l’inscription d’une société, il demande toutes les conventions signées avec ceux qui financent l’officine et regarde notamment les taux, la durée minimale d’investissement et l’accès aux données de gestion. Une question guide son analyse : le pharmacien conserve-t-il le contrôle et la gestion effective de son officine ? L’Ordre plaide aussi pour aborder l’indépendance dès les études.
À retenir
- Un plan, pas une loi : aucune obligation nouvelle à ce stade, des échéances du quatrième trimestre 2026 à 2027.
- L’officine est citée, mais son capital reste fermé aux non-pharmaciens : majorité aux titulaires (R.5125-18-1), adjoints jusqu’à 10 % (L.5125-13).
- Le risque passe par la dette et les clauses : obligations à 7 à 10 %, primes de non-conversion, contreparties sur la gestion.
- Imapole : garder la majorité ne protège pas si ce que tu gagnes dépend du rendement attendu par le financeur.
- Déjà obligatoire : conventions de financement communiquées à l’Ordre dans le mois (L.4221-19) ; la communication annuelle du capital et des statuts, prévue depuis 2024, attend son décret pour l’officine.
Les questions qui reviennent
Le plan interdit-il les obligations convertibles ?
Non. Aucune des dix mesures n’interdit un mode de financement. La doctrine d’usage attendue au premier trimestre 2027 doit préciser ce qui, dans les montages et les pactes, porte atteinte à l’indépendance.
Le registre de la Cnam sera-t-il obligatoire ?
Le dossier de presse parle d’un registre déclaratif des participations dans les SEL et les SPFPL. Selon Egora et l’AFP, l’inscription y serait facultative. À l’heure où nous écrivons, les modalités ne sont pas publiées.
Un fonds peut-il devenir associé de ma SEL ?
Pas en l’état du droit. Comme le rappelle l’Ordre, le capital d’une société d’officine est réservé aux pharmaciens titulaires, aux adjoints dans la limite de 10 %, aux SEL ou SPFPL de pharmaciens d’officine, et, pour un temps limité, à d’anciens associés ayant cessé leur activité ou aux ayants droit d’un associé décédé. Un fonds d’investissement n’en fait pas partie, et le plan ne propose pas de changer ces règles.

La juste doserelu et validé par Joseph Hobekkaya, docteur en pharmacie
Le plan du 13 octobre ne change rien à l’officine aujourd’hui, et il ne rouvre pas son capital. Il promet une règle du jeu plus lisible pour 2027. D’ici là, la question qui compte n’est pas le taux, c’est qui décide après la signature. Un financement qui fixe tes objectifs de vente, plafonne tes dépenses ou lit ton logiciel de gestion n’est plus seulement un prêt.
Sources
- Ministère de la Santé et ministère des PME, « Préserver l’indépendance des professionnels de santé et maîtriser les effets de la financiarisation : plan d’action du Gouvernement », dossier de presse (octobre 2026, présenté le 13 octobre 2026), consulté le 14 octobre 2026.
- Conseil d’État, 4e et 1re chambres réunies, 2 octobre 2026, Société Imapole, n° 501227 et 502006, consulté le 14 octobre 2026.
- Ordonnance n° 2023-77 du 8 février 2023 relative à l’exercice en société des professions libérales réglementées (articles 44, 46, 69, 131 et 134), consulté le 14 octobre 2026.
- Code de la santé publique (Légifrance), versions en vigueur : article L.5125-11, article L.5125-13, article R.5125-18, article R.5125-18-1 (modifié par le décret n° 2025-1216 du 11 décembre 2025), article L.4221-19, consultés le 14 octobre 2026.
- Ordre national des pharmaciens, « Cahier thématique n° 24 : l’indépendance professionnelle du pharmacien, une garantie pour la santé publique » (30 juillet 2026), sections « L’exercice en société : financiarisation et indépendance professionnelle » et « Garantir l’indépendance professionnelle au moment de l’inscription au tableau de l’Ordre », consultés le 14 octobre 2026.
- Cour des comptes, « Les pharmacies d’officine : un modèle en mutation », chapitre XI du rapport Sécurité sociale 2025 (mai 2025), consulté le 14 octobre 2026.
- Igas et IGF, « Causes et effets de la financiarisation du système de santé » (juillet 2025), consulté le 14 octobre 2026.
- Le Quotidien du pharmacien, « Financiarisation : le plan d’action du gouvernement » (14 octobre 2026) : propos de Stéphanie Rist et de Fabrice Camaioni, consulté le 14 octobre 2026.
- Egora, « Financiarisation de la santé : un plan du Gouvernement pour trouver “l’équilibre” entre indépendance professionnelle et investissements » (13 octobre 2026), et Le Quotidien du médecin avec l’AFP, « Dispositif national d’alerte, création d’un observatoire : le plan de l’État pour encadrer la financiarisation du secteur de la santé » (14 octobre 2026), consultés le 14 octobre 2026.
Thomas et Inès sont des personnages pédagogiques fictifs qui font vivre les situations de comptoir.
Repères pour professionnels, sans valeur de conseil juridique ou financier : faire relire tout montage de financement par ton conseil et le conseil de l’Ordre avant de signer.