
« Troisième refus de la matinée sur la même molécule. Madame T. me regarde comme si je cachais les boîtes sous le comptoir. »Sam, préparateur · mercredi 24 juin
Tu n’y es pour rien, et c’est pourtant toi qui l’annonces. En 2024, l’ANSM a enregistré 3 825 signalements de ruptures ou de risques de rupture : 22 % de moins qu’en 2023, mais toujours près du double de 2020, et un signalement sur deux a nécessité au moins une mesure de gestion. Le reflux est réel, la tension reste forte au comptoir. Ce qu’on peut faire au comptoir n’est pas rien : s’informer vite, substituer dans les règles, gérer le stock sans aggraver la situation, et parler juste au patient. Cette page rassemble les outils qui existent vraiment ; elle est mise à jour à chaque évolution (journal en bas de page).
Où en est-on (vraiment) ?
- 3 825 signalements en 2024 (ruptures + risques), en repli de 22 % après le pic de 4 925 en 2023, mais toujours bien au-dessus de 2020 (2 446). C’est le dernier bilan annuel consolidé publié par l’ANSM (rapport d’activité 2024) ; les chiffres 2025 ne sont pas encore parus.
- La liste des MITM (médicaments d’intérêt thérapeutique majeur) est désormais publiée et a été actualisée le 13 mars 2026. C’est elle qui déclenche les obligations les plus lourdes côté industriels.
- Stocks de sécurité obligatoires pour les exploitants : 2 mois minimum pour tout MITM, portés à 4 mois pour ceux qui ont connu des ruptures répétées, près de 750 références concernées. L’ANSM a déjà sanctionné les manquements (environ 8 M€ d’amendes prononcées en 2023).
Les 4 réflexes d’information
- DP-Ruptures, le module du Dossier Pharmaceutique : signalements montants vers les exploitants et l’ANSM, retours d’information descendants (fiches de gestion, recommandations). À garder ouvert ; il objective la situation de rupture, et la trace de tes échanges patients se garde dans ton outil habituel (LGO ou dossier patient).
- La page ANSM « Disponibilité des produits de santé », l’état officiel des tensions en cours sur les MITM, avec les fiches conduite à tenir et les alternatives validées quand elles existent.
- La liste annuelle ANSM des signalements, pour vérifier l’historique d’une molécule (utile avant de rassurer… ou pas).
- La liste des MITM, pour repérer dans ton stock les références critiques et anticiper sur tes commandes régulières.
Côté industriels, les déclarations passent par la plateforme Trustmed de l’ANSM : si un labo t’oppose « c’est déclaré », c’est de ça qu’il parle.
Substituer sans sortir des clous
Quatre leviers, du plus courant au plus rare :
- Le répertoire des génériques : la substitution de droit commun reste ton premier outil, vérifie simplement les exceptions (marges thérapeutiques étroites).
- Les dérogations « rupture » officielles : pour certains médicaments en rupture, un cadre dérogatoire pris sur proposition de l’ANSM peut t’autoriser à délivrer une autre spécialité, un autre dosage ou une autre forme, uniquement ce que prévoit la fiche ou l’arrêté (équivalences et posologies en annexe), avec information du patient et du prescripteur et mention sur l’ordonnance. Pas de fiche publiée = pas de dérogation : c’est retour au prescripteur.
- La préparation magistrale d’appoint : possible quand aucune spécialité adaptée n’est disponible et que la matière première existe, dans le respect des bonnes pratiques de préparation (en propre ou en sous-traitance).
- La dispensation à l’unité : prévue par les textes pour certains médicaments en rupture (antibiotiques notamment) ; vérifie la liste et les modalités en vigueur avant de l’appliquer.
| La situation | Ton levier |
|---|---|
| Princeps indisponible, générique au répertoire en stock | Substitution de droit commun |
| Molécule en tension nationale, fiche ANSM publiée | Dérogation officielle : autre dosage/forme/spécialité selon l’annexe, traçabilité |
| Rupture sans alternative industrielle, matière première disponible | Préparation magistrale d’appoint |
| Rien de tout ça | Appel au prescripteur pour adapter le traitement, jamais de bricolage silencieux |
Exemples récents de molécules passées par la case tension, à surveiller sur la page ANSM : amoxicilline (hivers successifs), quétiapine ou encore méthylphénidate.
Quoi dire au patient (sans promettre la lune)
- Annoncer sans dramatiser : « Ce médicament est en tension au niveau national, ce n’est pas un souci de commande de notre part. »
- Montrer que tu agis : « Je regarde ce qui est disponible et ce que j’ai le droit de vous proposer à la place. »
- Si une alternative encadrée existe : « C’est l’équivalent validé dans ce cas de figure ; voilà ce qui change concrètement pour vous. »
- Si rien n’existe aujourd’hui : « Je note vos coordonnées et je vous appelle dès réception. En attendant, voici la conduite à tenir, ou je contacte votre médecin. » Et on ne promet jamais de date qu’on ne tient pas.
Un patient qui comprend revient. Un patient à qui on a promis « demain » trois fois ne revient pas, ou revient en colère, et c’est l’équipe qui encaisse.
Ce qui bouge en 2026
- Décret du 3 juin 2026 (n° 2026-449, publié au Journal officiel du 5 juin 2026) : il précise la publication des sanctions financières de l’ANSM et permet au directeur général de l’agence d’abaisser temporairement (6 mois renouvelables) le stock de sécurité exigé sur certains MITM, pour éviter qu’une exigence rigide n’assèche le marché français.
- Un projet de décret sur la télétransmission quotidienne des stocks officinaux de certains MITM circule : l’UPGF s’y est opposée publiquement le 11 juin 2026, y voyant une surveillance sans effet sur les ruptures. Les positions des autres organisations sont attendues. On suit le dossier.
- Le plan hivernal ANSM reste le rendez-vous d’automne : priorisation des MITM d’hiver, contingentements ciblés, recommandations de délivrance.
Les questions qui reviennent
C’est quoi, exactement, un MITM ?
Un médicament d’intérêt thérapeutique majeur : celui dont l’interruption met en jeu le pronostic vital ou fait perdre une chance importante au patient. La liste officielle est publiée par l’ANSM (actualisation du 13 mars 2026), et elle conditionne les obligations de stock et de déclaration des industriels.
Je peux délivrer un autre dosage sans rappeler le prescripteur ?
Uniquement si une fiche ou un cadre dérogatoire publié le prévoit expressément pour cette molécule, dans les conditions de l’annexe (équivalence posologique). Tu informes alors le patient et le prescripteur, et tu le mentionnes sur l’ordonnance. Hors de ce cadre : accord du prescripteur d’abord.
Mon grossiste me contingente alors que j’ai des patients chroniques : c’est normal ?
Les mesures de répartition visent à lisser des stocks insuffisants entre toutes les officines. Documente tes besoins réels (historique de délivrance), et passe par les circuits de dépannage du labo quand ils existent, pas par l’accumulation préventive, qui aggrave la tension pour tout le monde.
« Pourquoi il y en a en Belgique et pas ici ? »
Parce que les marchés, conditionnements et arbitrages des laboratoires sont nationaux. Reste factuel : dans certains cas, l’ANSM organise justement des importations de spécialités étrangères pour compenser, c’est indiqué sur la fiche de la molécule concernée.

La juste doserelu et validé par Joseph Hobekkaya, docteur en pharmacie
Les pénuries ne se règlent pas au comptoir, mais elles s’y gèrent : DP-Ruptures ouvert le matin, la fiche ANSM sous les yeux avant toute substitution, une trace écrite à chaque dérogation. Et un patient informé vaut mieux que dix promesses de date.
Sources
- ANSM, Disponibilité des produits de santé : médicaments, consulté le 18 juin 2026.
- ANSM, Médicaments ayant fait l’objet d’un signalement de rupture ou de risque de rupture (chiffres 2023, listes annuelles), consulté le 18 juin 2026.
- Ordre national des pharmaciens, L’ANSM actualise la liste des MITM (13 mars 2026), consulté le 18 juin 2026.
- Ordre national des pharmaciens, Pénuries : publication d’un nouveau décret (n° 2026-449 du 3 juin 2026), consulté le 18 juin 2026.
- Vidal, Gestion des pénuries de médicaments, consulté le 18 juin 2026.
- UPGF, Communiqué sur le projet de décret « stocks MITM » (11 juin 2026), consulté le 18 juin 2026.
Journal des mises à jour
- 18 juin 2026, mise à jour sur le bilan ANSM 2024 (3 825 signalements, -22 %) et vérification en sources primaires.
- 11 juin 2026, création de la page : chiffres ANSM 2023, liste MITM du 13 mars 2026, décret n° 2026-449 du 3 juin 2026, projet de décret « stocks MITM ».
Thomas, Inès et Sam sont des personnages pédagogiques fictifs qui font vivre les situations de comptoir.
Repères pédagogiques pour professionnels : toujours vérifier le RCP et les recommandations en vigueur.