Mesurer la tension à l’officine : la loi est votée, le décret et le tarif ne sont pas là

« Un patient a lu qu’on “prend la tension en pharmacie pour 15 euros maintenant”. Il s’assied, tend le bras et attend. Je fais quoi ? »Aisha, préparatrice · un mercredi de septembre

Tu ne factures rien. Et si tu es préparatrice, comme Aisha, tu ne mesures pas toi-même : le texte vise le pharmacien. La loi n° 2026-668 du 27 juillet 2026, publiée au Journal officiel le 28 juillet, a bien ajouté la mesure de la pression artérielle aux missions des pharmaciens d’officine, « dans une démarche de prévention des risques cardio-neuro-vasculaires ». Mais cette mission est rangée dans une liste dont l’exercice est subordonné à un décret en Conseil d’État, qui n’était toujours pas paru lors de notre dernière vérification. Et le fameux chiffre de 15 euros n’est ni négocié ni arrêté : c’est l’avis personnel d’un dirigeant syndical, exprimé avant même l’ouverture des discussions conventionnelles. Voici ce que dit le texte, ce qui manque, et ce que le comptoir peut déjà faire correctement.

Ce que la loi dit

La loi « visant à doter la France d’une stratégie nationale de lutte contre les maladies cardio-neuro-vasculaires », portée par l’ancien ministre Yannick Neuder, a été adoptée à l’Assemblée nationale le 20 juillet 2026 par 462 voix pour et aucune contre. Elle est entrée en vigueur le 29 juillet, avec un rectificatif au Journal officiel du 1er août qui ne touche pas au fond.

  • Article 2 : il complète le 9° de l’article L. 5125-1-1 A du Code de la santé publique par un d) : les pharmaciens d’officine peuvent « mesurer la pression artérielle de patients dans une démarche de prévention des risques cardio-neuro-vasculaires ». Le même article modifie l’article L. 4161-1 pour que cette mesure, faite « en application » du 9°, donc dans les conditions du futur décret, ne constitue pas un exercice illégal de la médecine. Les masseurs-kinésithérapeutes obtiennent la même faculté, à l’article L. 4321-1.
  • Article 1er : les rendez-vous de prévention intègrent la sensibilisation aux facteurs de risque cardio-neuro-vasculaires (tabac, alcool, sédentarité, obésité, cholestérol, diabète, maladie rénale chronique, hypertension artérielle), et un dépistage précoce, notamment de l’hypercholestérolémie familiale, est prévu dans l’année qui suit le sixième anniversaire de l’enfant, par un médecin spécialement formé.
  • Articles 3 et 4 : prévention en milieu professionnel et scolaire.

Pourquoi le kiné peut déjà, et pas l’officine

C’est la subtilité que la presse grand public a ratée. Pour le kinésithérapeute, la phrase est insérée directement dans l’article qui définit son exercice : applicable dès le 29 juillet. Pour le pharmacien, la mesure est ajoutée au 9° de l’article L. 5125-1-1 A, dont le chapeau dispose que ces missions s’exercent « dans des conditions fixées par décret en Conseil d’État ». Tant que ce décret n’est pas publié, la mission existe dans la loi mais n’est pas opérationnelle. Le Moniteur des pharmacies l’écrivait dès le 21 juillet, et le décret n’était toujours pas paru à la mi-octobre.

En attendant, le seul cadre organisé est expérimental : « Ta Tension », l’expérimentation de Santé publique France menée du 14 septembre au 16 octobre 2026 dans 98 pharmacies volontaires de quatre territoires du Grand Est et des Hauts-de-France (Metz, Château-Thierry, Rethel-Vouziers et Calais). Le pharmacien y réalise trois mesures, prête si besoin un tensiomètre pour trois jours d’automesure, puis oriente vers le médecin traitant ; la rémunération, fixée avec les URPS, va de 10 à 25 euros. Ses résultats pourraient alimenter les travaux sur le déploiement de la mission, mais le dispositif ne vaut que pour ces officines et cette période.

Deux autres bornes sont déjà écrites : la mission est confiée aux pharmaciens d’officine, et rien dans la loi ne prévoit de délégation au préparateur ni à l’étudiant employé en officine (le décret pourrait le préciser, il ne l’a pas encore fait). Et la loi ne contient aucun tarif : le prix et le code de facturation relèvent de la convention pharmaceutique.

D’où sortent les 15 euros

Le montant a été avancé les 5 et 7 septembre 2026 par Fabrice Camaioni, alors président par intérim de la FSPF après le départ de Philippe Besset (il en a été élu président le 25 septembre 2026), dans des propos rapportés par Le Moniteur des pharmacies (aucun communiqué syndical ne reprend ce chiffre). Son raisonnement s’appuie sur deux repères : la rémunération de la vaccination quand le pharmacien prescrit et injecte, et le tarif de la première phase de l’expérimentation OSyS (15 €, ramené depuis à 12,50 €). Il l’a lui-même présenté comme un avis personnel : aucune négociation n’a commencé.

Côté USPO, Pierre-Olivier Variot refuse toute estimation tant que les contours de la mission ne sont pas fixés, et renvoie à son conseil d’administration de fin septembre. Côté médecins, l’UFML a réagi en relançant le débat sur la valeur des actes. Le chiffre a donc surtout servi de repère public avant négociation : les négociateurs savent que le premier montant énoncé sert de référence aux suivants.

Le repère vaccination, corrigé

Le parallèle avec la vaccination mérite une précision, parce qu’une date fausse circule. L’avenant n° 1 à la convention pharmaceutique (arrêté du 5 juillet 2024) supprime l’honoraire de 9,60 € et la prime de 3 € à compter du 1er avril 2027, et crée un honoraire de prescription de 7,50 € cumulable avec l’honoraire d’administration de 7,50 €. Le total atteint bien 15 €, mais en avril 2027, pas en janvier comme on l’a lu, et pour deux actes (prescrire, puis injecter), pas pour un seul geste. Pour les vaccinations annuelles recommandées comme la grippe et le covid, l’honoraire de prescription créé au 1er avril 2027 ne s’applique pas : l’acte d’administration reste rémunéré 7,50 € en métropole. Un honoraire unique de 15 € pour une mesure de tension serait donc, en réalité, deux fois plus élevé que l’injection d’un vaccin.

Où en est la négociation

La mesure de la pression artérielle figurait déjà dans l’avenant n° 2, signé le 7 avril 2026 et publié au Journal officiel du 21 mai 2026, comme sujet de travaux conventionnels « sous réserve de l’évolution du cadre légal ». La condition est remplie depuis le 28 juillet. La lettre de cadrage de la ministre, signée le 4 septembre et transmise à l’Assurance maladie et aux syndicats le 9 septembre, ouvre la voie à un avenant n° 3 consacré aux missions : entretiens pharmaceutiques, dépistages, vaccination, intégration d’OSyS dans le droit commun, accompagnement des diabétiques de type 2 et prise en compte des facteurs de risque cardiovasculaire. L’USPO, qui avait posé un ultimatum le 9 septembre en menaçant de s’opposer à la reconduction tacite de la convention, réclame un calendrier avant le 24 septembre et veut conclure avant le 11 octobre. La FSPF demande l’ouverture immédiate des discussions. La première réunion de travail entre les syndicats et l’Assurance maladie sur cet avenant était fixée au 6 octobre 2026, et le PLFSS 2027 a été présenté en Conseil des ministres le 1er octobre : aucun tarif de la mesure n’est arrêté à ce jour.

Mesurer juste : ce que disent les recommandations

Quand le décret paraîtra, la valeur de la mission tiendra à la qualité de la mesure. Les repères sont ceux de la HAS (2016), toujours en vigueur :

  • Appareil électronique au bras, validé, brassard adapté à la circonférence du bras. Les appareils au poignet sont moins fiables.
  • Patient assis, au repos 3 à 5 minutes, dans le calme, sans parler, avant-bras posé. Pas de mesure debout au comptoir, entre deux patients.
  • Au moins deux mesures, aux deux bras la première fois : on retient le bras où la valeur est la plus haute. À la première mesure, la HAS recherche aussi une hypotension orthostatique après 1 puis 3 minutes debout.
  • Une pression ≥ 140/90 mmHg fait suspecter une hypertension, mais ne la diagnostique pas : le diagnostic se confirme hors cabinet, par automesure ou mesure ambulatoire. La HAS écrit que des chiffres ≥ 140/90 constatés par un autre professionnel de santé « nécessitent que le patient soit orienté vers son médecin traitant ».
  • Au-delà de 180/110 mmHg : hypertension sévère, orientation médicale le jour même. Si ces chiffres s’accompagnent de douleur thoracique, de déficit neurologique, d’essoufflement aigu, de troubles visuels ou de confusion, on n’oriente pas, on appelle le 15.
  • L’automesure suit la « règle des 3 » : 3 mesures le matin avant le petit-déjeuner et les médicaments, 3 le soir avant le coucher, 3 jours de suite, valeurs notées ; la moyenne définit l’hypertension à partir de 135/85 mmHg.

Le pharmacien mesure, il repère, il oriente. Il ne pose pas de diagnostic et n’adapte pas un traitement antihypertenseur, qu’il s’agisse d’amlodipine, de ramipril ou d’un autre : c’est la limite que le décret rappellera très probablement.

Ce que le comptoir peut déjà faire, et ce qu’il ne fait pas

Déjà possible Pas encore, ou jamais
Conseiller et vendre un autotensiomètre huméral validé, en expliquant la règle des 3 et en proposant un carnet de relevés. Facturer une « mesure de la pression artérielle » à l’Assurance maladie : pas de code, pas de tarif, pas de décret.
Repérer les patients à risque lors d’une délivrance (antécédents, surpoids, diabète, tabac) et les orienter vers le médecin ou un rendez-vous de prévention. Confier la mesure « au titre de la mission » à un préparateur ou à un étudiant : la loi la confie au pharmacien d’officine et ne prévoit aucune délégation.
Accompagner un hypertendu traité : observance, effets indésirables, ce qui fait monter la pression ou interagit selon le traitement (AINS, vasoconstricteurs nasaux, corticoïdes, réglisse ; pamplemousse avec certains inhibiteurs calciques comme l’amlodipine), dans le cadre d’un bilan partagé de médication s’il est éligible. Poser un diagnostic d’hypertension ou modifier une dose sur la base d’une mesure au comptoir.
Préparer l’espace de confidentialité et le matériel (tensiomètre huméral validé, brassards de plusieurs tailles, chaise, minuteur). Annoncer aux patients un tarif ou une date : rien n’est arrêté.

À retenir

  • Loi n° 2026-668 du 27 juillet 2026 : la mesure de la pression artérielle devient une mission du pharmacien d’officine (article L. 5125-1-1 A, 9°, d).
  • Décret en Conseil d’État requis, toujours non paru à notre dernière vérification : la mission n’est pas encore opérationnelle à l’officine, contrairement aux kinésithérapeutes.
  • 15 € : position personnelle exprimée par la FSPF, aucun montant à l’USPO, négociation de l’avenant n° 3 à ouvrir.
  • Vaccination à 2 × 7,50 € : au 1er avril 2027, pas en janvier.
  • Mesurer juste, c’est appareil huméral validé, repos, deux mesures, orientation dès 140/90, sans diagnostic.

Les questions qui reviennent

Le patient est assis, le bras tendu : je lui dis quoi ?

La vérité en une phrase : « La loi le prévoit, le texte d’application n’est pas encore sorti, et ce n’est pas un acte remboursé aujourd’hui. » Puis la proposition utile : un autotensiomètre validé et la règle des 3 à rapporter à son médecin, ou un rendez-vous de prévention s’il est dans une tranche d’âge concernée.

Un pharmacien peut-il quand même prendre la tension d’un patient aujourd’hui ?

La loi du 27 juillet a créé la mission et prévu une exception à l’exercice illégal de la médecine, mais seulement pour une mesure faite « en application » du 9° de l’article L. 5125-1-1 A, donc dans les conditions du décret en Conseil d’État, toujours non paru à l’heure où nous écrivons. Sans ce décret, ce n’est pas encore la mission légale, et aucun texte ni l’Ordre ne précisent à ce jour le statut d’une mesure faite au comptoir en dehors de ce cadre. La prudence est donc de ne pas proposer de « prise de tension » comme un service, sauf pour les officines qui participent à une expérimentation encadrée comme « Ta Tension ». Au comptoir, on conseille l’automesure avec un appareil validé et on oriente vers le médecin : on ne facture pas, on ne diagnostique pas, on n’adapte pas le traitement.

Le préparateur pourra-t-il mesurer, comme il peut vacciner ?

Pas dans l’état du texte : la loi vise le pharmacien d’officine et ne prévoit rien pour les préparateurs ni les étudiants. Pour la vaccination, c’est un décret et un arrêté spécifiques qui ont ouvert l’acte aux préparateurs. Rien de tel n’existe pour la tension ; le décret attendu pourrait le préciser.

La juste doserelu et validé par Joseph Hobekkaya, docteur en pharmacie

Trois choses se mélangent dans la tête des patients : une loi votée, un décret absent, un chiffre syndical. Le comptoir gagne à les démêler plutôt qu’à promettre. Et quand la mission sera opérationnelle, elle vaudra ce que vaudra la mesure : un brassard huméral, cinq minutes de repos, deux valeurs, et une orientation propre. Le tarif suivra la qualité, pas l’inverse.

Sources

Thomas, Inès, Sam et Aisha sont des personnages pédagogiques fictifs qui font vivre les situations de comptoir.

Repères pédagogiques pour professionnels : toujours vérifier le RCP et les recommandations en vigueur.

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