
« Une patiente enceinte de six mois me demande de l’ibuprofène pour son dos, elle en prend toujours d’habitude. Je lui donne ou pas ? »Sam, préparateur · un jeudi après-midi
La réponse tient en un réflexe : on ne se fie pas à sa mémoire, on vérifie sur le CRAT. Un médicament « banal » n’est pas forcément sûr à chaque trimestre, et l’ibuprofène en est l’exemple type. Voici les repères qui comptent au comptoir, et les deux messages à ne jamais oublier : pas d’automédication, et on n’arrête jamais seul un traitement chronique.
Le réflexe CRAT
Le CRAT (Centre de référence sur les agents tératogènes, lecrat.fr) est la base à ouvrir dès qu’une femme est enceinte ou allaitante. En accès libre, à jour, molécule par molécule, il dit ce qui est possible, ce qui est déconseillé et l’alternative. C’est lui qui tranche, en complément du RCP. Au moindre doute : CRAT, puis orientation vers le médecin ou la sage-femme.
Repère utile à garder en tête : le risque de malformation existe dans toute grossesse, autour de 2 à 3 %, indépendamment des médicaments. L’objectif n’est pas de tout interdire, mais d’éviter ce qui ajoute un risque évitable.
Les AINS, la ligne rouge du 6e mois
C’est le piège le plus fréquent. Les AINS (ibuprofène, kétoprofène, acide acétylsalicylique (aspirine) à dose antalgique) sont :
- Formellement contre-indiqués à partir du début du 6e mois de grossesse (au-delà de 24 semaines d’aménorrhée), même en prise unique et quelle que soit la voie : orale, injectable ou cutanée (le gel « pour le dos » compte aussi). Le risque : fermeture prématurée du canal artériel, toxicité rénale fœtale, pouvant aller jusqu’à la mort fœtale.
- Avant le 6e mois : uniquement si un médecin les prescrit, à la dose efficace la plus faible et le moins longtemps possible. Pas d’automédication, pas de délivrance de routine au comptoir.
Concrètement, une demande d’ibuprofène chez une femme enceinte n’est jamais un acte anodin : on vérifie le terme, et au 6e mois et au-delà, c’est non, gel compris. Et si un AINS a déjà été pris à partir du 6e mois, même une seule fois : on ne minimise pas, on oriente sans délai vers le médecin ou la sage-femme (une surveillance fœtale cardiaque et rénale peut être nécessaire selon le terme).
Ce qu’on peut conseiller
Pour une douleur ou une fièvre, l’antalgique de premier choix reste le paracétamol, et ce à tous les trimestres :
- À la dose efficace la plus faible (sans dépasser 60 mg/kg/j), sur la durée la plus courte, et seulement si nécessaire.
- Sans dépasser 3 g par jour en automédication, en vérifiant le paracétamol déjà présent dans les produits composés, et avec un avis médical si la fièvre dépasse 3 jours ou la douleur 5 jours : pendant la grossesse, on ne banalise ni l’une ni l’autre.
Pour le reste (rhume, nausées, constipation, brûlures d’estomac), beaucoup de produits « sans ordonnance » ne conviennent pas à chaque terme : on vérifie sur le CRAT plutôt que de conseiller à l’habitude.
Les deux messages à ne jamais oublier
- Pas d’automédication pendant la grossesse. Même un produit « banal » se prend après avis du médecin, de la sage-femme ou du pharmacien.
- On n’arrête jamais seul un traitement chronique. Antiépileptique, antihypertenseur, traitement thyroïdien, insuline, anticoagulant : en découvrant une grossesse, on ne stoppe rien, on oriente pour adapter. Le risque d’un arrêt brutal dépasse souvent celui du médicament.
Le récap au comptoir
| Situation | Conduite |
|---|---|
| Douleur ou fièvre | Paracétamol en premier choix, dose minimale efficace, durée courte, 3 g/j maximum en automédication. |
| Demande d’AINS (ibuprofène, kétoprofène) | Contre-indiqués dès le début du 6e mois (au-delà de 24 SA), même en une prise, toutes voies y compris le gel. Avant : uniquement sur prescription. |
| Autre symptôme (rhume, nausées, constipation) | Vérifier sur le CRAT selon le terme, ne pas conseiller à l’habitude. |
| Traitement chronique et grossesse découverte | Ne rien arrêter, orienter vers le médecin pour adapter. |
En cas de doute sur une molécule précise, le CRAT (lecrat.fr) fait référence en France.
Les questions qui reviennent
Elle a pris de l’ibuprofène sans savoir qu’elle était enceinte ?
Tout dépend du terme. Avant le 6e mois, une prise ponctuelle n’entraîne en général pas la toxicité propre au 3e trimestre, mais ce n’est pas une autorisation : on arrête l’automédication et on oriente vers le médecin ou la sage-femme, CRAT à l’appui. À partir du 6e mois (24 SA), même une seule prise : orientation sans délai, une surveillance fœtale peut être nécessaire.
Le paracétamol est-il vraiment sûr pendant la grossesse ?
C’est l’antalgique de premier choix à tous les trimestres, à la dose utile la plus faible et le moins longtemps possible. L’ANSM rappelle qu’il n’existe pas de lien démontré avec l’autisme et que les recommandations ne changent pas.
Et l’aspirine ?
L’acide acétylsalicylique à dose antalgique (500 mg et plus) suit la même logique que les AINS : à éviter, contre-indiqué à partir du 6e mois. À faible dose, prescrit dans certaines situations obstétricales, c’est un autre sujet, qui relève du médecin.
Une patiente veut arrêter son traitement « par précaution » ?
On l’en dissuade fermement et on oriente. Arrêter seul un antiépileptique ou un autre traitement de fond peut être plus dangereux que le poursuivre. C’est au médecin d’adapter.

La juste doserelu et validé par Joseph Hobekkaya, docteur en pharmacie
Trois réflexes : on ouvre le CRAT plutôt que sa mémoire, les AINS sautent dès le 6e mois (24 SA, même une fois), et le paracétamol reste le premier choix à la dose utile. Et deux interdits : pas d’automédication, on n’arrête jamais seul un traitement de fond. Le reste, c’est le médecin qui l’arbitre.
Sources
- CRAT, Centre de référence sur les agents tératogènes (médicaments et grossesse, au cas par cas), consulté le 24 juin 2026.
- ANSM, « Il n’existe pas de lien démontré entre le paracétamol et l’autisme » (25/09/2025), consulté le 24 juin 2026.
- ANSM, « Traitement de la douleur durant la grossesse » (dossier Médicaments et grossesse, 24 septembre 2020, mis à jour 20 octobre 2022), consulté le 17 juillet 2026.
- ANSM, « AINS chez les femmes enceintes : améliorer l’information sur les risques pour un meilleur usage » (25 avril 2025), consulté le 17 juillet 2026.
Thomas, Inès et Sam sont des personnages pédagogiques fictifs qui font vivre les situations de comptoir.
Repères pédagogiques pour professionnels : toujours vérifier le CRAT, le RCP et les recommandations en vigueur.