Iatrogénie et sujet âgé : repérer, alerter, déprescrire

« Madame L., 84 ans, arrive avec huit boîtes et une nouvelle ordonnance pour des vertiges. Sauf que ses vertiges, c’est peut-être son nouveau traitement de tension. Je dis quoi ? »Sam, préparateur · un mardi de renouvellement

Le réflexe de Sam est le bon. Chez la personne âgée, le médicament soigne, mais il peut aussi rendre malade : c’est la iatrogénie. Une grande partie est évitable, et l’officine est en première ligne pour la repérer. Voici les mécanismes à connaître, les classes à surveiller, et les leviers concrets : repérer, alerter, déprescrire.

Un problème fréquent, et largement évitable

  • Environ 10,6 % des hospitalisations des 65 ans et plus en court séjour de médecine sont liées à un effet indésirable médicamenteux (étude IATROSTAT 2018). Des estimations françaises plus anciennes situent ce risque vers 20 % chez les octogénaires.
  • Une grande partie de ces effets est évitable : IATROSTAT en juge environ 16 % évitables selon des critères stricts, et la HAS rappelle que 30 à 60 % des effets indésirables médicamenteux du sujet âgé sont prévisibles et évitables : c’est tout l’enjeu du repérage.
  • Le facteur clé : la polymédication, définie à partir de 5 médicaments au long cours (au moins 5). Plus la liste s’allonge, plus le risque d’interactions, d’effets indésirables et de chutes augmente.

Et le premier motif d’hospitalisation pour effet indésirable dans IATROSTAT n’est pas la chute mais l’hémorragie sous antithrombotiques (antiagrégants, AVK, AOD) : saignements, anémie inexpliquée, mais aussi insuffisance rénale aiguë ou troubles hydroélectrolytiques sous diurétiques, IEC ou sartans (± AINS), et hypoglycémies. Autant de signaux à repérer au comptoir, AINS d’automédication compris.

La cascade médicamenteuse, le piège silencieux

C’est le mécanisme le plus sournois : un effet indésirable est pris pour une nouvelle maladie, et on ajoute un médicament au lieu de questionner le premier. Exemple classique : un IEC provoque une toux, on ajoute un antitussif au lieu de revoir l’IEC. À chaque étage, la liste s’allonge et le risque grimpe. Le réflexe : devant un symptôme nouveau chez un patient âgé, se demander d’abord « et si c’était un médicament ? ».

Les médicaments qui font chuter

La chute est la complication la plus visible. Les classes à repérer :

  • Psychotropes : benzodiazépines et apparentés, antidépresseurs, neuroleptiques (sédation, confusion, hypotension).
  • Antihypertenseurs, surtout à l’instauration ou à forte dose (hypotension, malaise).
  • Anticholinergiques, dont certains antihistaminiques sédatifs (confusion, hypotension orthostatique).
  • Opioïdes et certains antiépileptiques : sédation, confusion, hypotension orthostatique.
  • Sulfamides hypoglycémiants et insuline : une hypoglycémie peut entraîner une syncope, puis une chute.

Les outils, et le rôle du pharmacien

On ne déprescrit pas à l’estime. Des référentiels existent :

  • Les critères STOPP/START et STOPPFall, pour repérer ce qu’il faudrait arrêter ou démarrer.
  • La liste française des médicaments potentiellement inappropriés chez le sujet âgé, historiquement liste de Laroche, actualisée sous l’intitulé REMEDI[e]S.
  • Le bilan partagé de médication : pour le patient de plus de 65 ans, atteint d’au moins une pathologie chronique et sous au moins 5 molécules prescrites pour 6 mois ou plus ; réalisé par le pharmacien en lien avec le médecin, et pris en charge par l’Assurance Maladie. C’est le cadre idéal pour réévaluer chaque ligne d’ordonnance.

La déprescription raisonnée (alléger ou arrêter de façon concertée un traitement devenu inutile ou risqué) n’est pas un abandon : c’est un soin.

Le récap au comptoir

Ce que tu vois Le réflexe
Au moins 5 médicaments au long cours Penser polymédication, proposer un bilan partagé de médication si les critères sont réunis.
Symptôme nouveau chez un patient âgé Penser cascade : « et si c’était un médicament ? », alerter le médecin.
Benzodiazépine, antihypertenseur récent, anticholinergique Risque de chute : vigilance et réévaluation.
Ordonnance qui s’allonge à chaque visite Occasion de déprescription concertée avec le médecin.

Le pharmacien ne décide pas seul d’arrêter un traitement, mais il est souvent le seul à voir l’ordonnance complète.

Les questions qui reviennent

Le pharmacien peut-il arrêter un médicament ?

Non, la déprescription se décide avec le médecin. Mais le pharmacien repère, alerte et propose, et c’est souvent lui qui peut reconstituer l’ensemble des traitements, prescrits ou non, grâce aux ordonnances, à l’historique de dispensation et à l’échange avec le patient.

C’est quoi, concrètement, le bilan partagé de médication ?

Un entretien structuré pour le patient de plus de 65 ans, atteint d’une pathologie chronique et sous au moins 5 molécules prescrites pour 6 mois ou plus : le pharmacien passe en revue tous les traitements avec lui, en lien avec le médecin. Il est pris en charge par l’Assurance Maladie.

Une benzodiazépine depuis dix ans, on fait quoi ?

On ne stoppe jamais brutalement (risque de sevrage). On signale, et on propose une décroissance progressive encadrée par le médecin.

« Mon médecin sait ce qu’il fait, pourquoi vous regardez ? »

Justement parce que le pharmacien voit ce que chaque prescripteur ne voit pas isolément : l’ordonnance dans son ensemble, et les interactions qui s’y cachent.

La juste doserelu et validé par Joseph Hobekkaya, docteur en pharmacie

Trois réflexes : devant un symptôme nouveau chez une personne âgée, « et si c’était un médicament ? » ; au-delà de cinq lignes, on pense bilan partagé de médication ; et la déprescription concertée, c’est un soin, pas un abandon. Le pharmacien ne prescrit pas, mais il est le seul à voir l’ordonnance en entier. Autant s’en servir.

Thomas, Inès et Sam sont des personnages pédagogiques fictifs qui font vivre les situations de comptoir.

Repères pédagogiques pour professionnels : toujours vérifier le RCP et les recommandations en vigueur.

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