French Pharmacy : ce que les touristes viennent vraiment chercher

« Une touriste américaine m’a tendu son téléphone avec une liste de dix produits en anglais. Trois étaient des médicaments, et elle en voulait six boîtes de chaque. »Sam, préparateur · un samedi d’août

Le phénomène a un nom sur les réseaux : la French Pharmacy. Des visiteurs étrangers qui inscrivent une officine française à leur programme de voyage, entre un musée et un restaurant, et qui repartent avec un sac de dermocosmétique. La presse française s’en est emparée cet été. Avant d’y voir une aubaine ou une dérive, il faut trier : ce qui est mesuré, ce qui est raconté, et ce que ça engage professionnellement quand la liste du téléphone contient des médicaments.

Un phénomène réel, mais mal mesuré

Commençons par ce qui est solide. Le Figaro consacrait le 22 août 2026 un reportage aux officines parisiennes prises d’assaut par des touristes brésiliens, américains, chinois et turcs, et citait Didier Arino, directeur général du cabinet Protourisme : les visiteurs rapportent désormais de la dermocosmétique de leur voyage en France, pour eux-mêmes ou pour offrir.

Le contexte touristique, lui, est chiffré. Choose Paris Region a recensé 49,1 millions de touristes en Île-de-France en 2025, dont 23,2 millions de visiteurs internationaux (+3 % sur un an), avec les Américains en tête des marchés étrangers (2,8 millions). Les retombées touristiques sont estimées à 23,6 milliards d’euros, dont 15,6 milliards, près des deux tiers, imputables aux visiteurs internationaux.

En revanche, et c’est important : aucune statistique publique ne mesure la part des touristes dans le chiffre d’affaires des officines françaises. Ni le nombre d’acheteurs étrangers, ni leur panier moyen, ni la part des transactions détaxées. Les files d’attente devant deux ou trois adresses parisiennes ne sont pas une donnée nationale. Les officines très touristiques sont des cas atypiques, pas le modèle du réseau : la Cour des comptes rappelait en mai 2025, sur données 2023, que le chiffre d’affaires total des pharmacies a atteint 45 milliards d’euros TTC, soit 2,2 millions d’euros par officine en moyenne, et que la parapharmacie pèse en moyenne 8 % du chiffre d’affaires officinal.

Ce que le hashtag dit vraiment (et ce qu’il ne dit pas)

On lit partout que #FrenchPharmacy cumule des dizaines de millions de vues sur TikTok. Le chiffre mérite d’être manié avec des pincettes, pour trois raisons.

  • Les chiffres cités datent : 130 millions de vues relevés par Euronews le 21 août 2023, 131 millions par Time Out deux jours plus tard. Des outils de veille ont ensuite cité des niveaux plus élevés, sans relevé officiel comparable.
  • Ils ne sont plus vérifiables de la même façon : TikTok a retiré le compteur public de vues par hashtag, disparition documentée dès 2024. Ce n’est plus une donnée stable ni auditable, et rien ne permet de confirmer un total actualisé.
  • Une vue n’est pas un acheteur. Le volume de contenus mesure une visibilité, pas un flux commercial.

Ce qui est observable sans compteur, en revanche : le format existe et il est stable. Les vidéos de type pharmacy haul (on filme le contenu du sac au retour), les listes de must-haves et les recommandations de créateurs tournent depuis 2023 sur TikTok, Instagram et YouTube, sous une constellation de mots-clés (#FrenchPharmacy, #FrenchPharmacyHaul, #FrenchSkincare, #ParisPharmacy). Retenons la tendance, pas la fausse précision.

Pourquoi ils achètent ici

Le prix, mais pas pour la raison qu’on croit

Les écarts relevés par la presse et les créateurs sont réels, souvent de l’ordre de 30 à 50 % sur des références identiques entre la France et les États-Unis. Attention toutefois : ce sont des relevés ponctuels, pas des indices officiels. L’explication n’est pas un prix administré (les cosmétiques sont en prix libre), mais un empilement de facteurs : absence de marge d’importation et de distribution intercontinentale, positionnement de marque différent (une gamme d’usage courant en France peut être vendue comme un soin premium ailleurs), et concurrence tarifaire agressive entre quelques officines parisiennes à très gros volumes, qui négocient d’autant mieux leurs achats.

Le solaire : une histoire de réglementation, pas de marketing

C’est l’argument le plus solide, et le plus mal expliqué dans les vidéos. Aux États-Unis, un produit solaire est un médicament OTC soumis à une monographie de la FDA ; en Europe, c’est un cosmétique. Résultat : plusieurs filtres UV largement utilisés ici sont restés indisponibles outre-Atlantique pendant des années, ce qui a nourri l’idée que « les crèmes solaires européennes protègent mieux ».

Nouveauté 2026 à connaître : le 9 juin 2026, la FDA a annoncé l’ajout du bémotrizinol à sa monographie des solaires en vente libre, premier nouveau filtre UV depuis la fin des années 1990, utilisable jusqu’à 6 % chez l’adulte et l’enfant à partir de 6 mois. L’ordre administratif est effectif au 9 août 2026, mais le déposant bénéficie d’une exclusivité de dix-huit mois : les autres fabricants devront attendre. L’écart réglementaire commence donc à se réduire, sans disparaître : d’autres filtres disponibles en Europe ne sont toujours pas approuvés aux États-Unis.

La disponibilité et le conseil

Reste un facteur que les vidéos décrivent bien : trouver au même endroit une gamme large, sans ordonnance, avec quelqu’un derrière le comptoir capable de répondre. C’est exactement la valeur ajoutée d’une officine. Elle ne se délègue pas à un rayon.

Le panier type, et le piège qu’il contient

Les listes qui circulent mélangent trois statuts juridiques très différents, sans jamais le dire. C’est le point aveugle de toute la tendance, et c’est précisément là que ton rôle commence.

Produit cité dans les listes Statut en France Ce que ça implique au comptoir
Homéoplasmine, pommade (malgré le nom : ce n’est pas un médicament homéopathique) Médicament (AMM, protecteur cutané ; acide borique 4 g pour 100 g et teintures végétales) Contre-indiquée avant 30 mois, déconseillée pendant la grossesse. Ni baume à lèvres, ni soin pour bébé, alors que les listes la présentent souvent ainsi.
Biafine, émulsion pour application cutanée Médicament (AMM, trolamine 0,67 g pour 100 g) Indications précises : érythèmes après radiothérapie, brûlures du 1er et 2e degré, plaies non infectées. Ce n’est pas une crème hydratante.
Cicaplast Baume B5, Cicalfate, Sensibio H2O, Lait-Crème Concentré, Huile Prodigieuse Cosmétiques Vente libre, conseil d’usage. Pas d’allégation thérapeutique.
Certaines références de soin ou pansements des mêmes marques Parfois dispositif médical Le statut se lit sur l’emballage (marquage CE), pas sur la marque.

Statuts vérifiés sur la base de données publique des médicaments (ANSM). Les marques sont citées ici parce qu’elles sont le sujet même du phénomène, pas à titre de recommandation.

Deux conséquences concrètes. D’abord, un médicament délivré à un touriste reste un médicament : le devoir de conseil, la vérification des contre-indications et l’information sur le bon usage s’appliquent, même quand l’achat ressemble à un achat souvenir et que la conversation se fait en anglais. Ensuite, la notice est en français : si le patient ne peut pas la lire, l’information orale devient le seul filet de sécurité.

Ce que ça change pour ton officine

  • L’anglais du comptoir devient un outil de sécurité, pas un supplément d’âme. Savoir demander les allergies, les traitements en cours, une grossesse et expliquer une posologie évite la délivrance à l’aveugle (voir L’officine en anglais : au-delà du « Yes, sure »).
  • La détaxe est un droit du voyageur, pas un argument commercial. Elle concerne les résidents hors Union européenne, âgés d’au moins 16 ans, en séjour de moins de six mois, à partir de 100,01 € d’achats le même jour dans le même commerce, avec validation du bordereau à la sortie de l’UE. La TVA à 20 % incluse dans un prix TTC représente un sixième de ce prix, et le remboursement réellement perçu est inférieur, l’opérateur prélevant une commission. Autant l’annoncer honnêtement.
  • Les achats en gros destinés à la revente ne sont pas ton problème commercial, mais ton problème professionnel. Une demande de vingt boîtes d’un médicament n’a pas la même nature qu’une demande de vingt tubes de crème hydratante : le refus de délivrance reste possible, et il se justifie par le bon usage.
  • La communication a des limites qui n’ont pas bougé. Depuis le nouveau code de déontologie entré en vigueur le 6 mars 2026, l’officine peut informer sur ses services et être présente en ligne, mais les comparaisons avec d’autres pharmacies, le recours à des témoignages de tiers et l’incitation à un recours inutile ou au mésusage des produits restent interdits (article R.4235-50 du Code de la santé publique) (voir ce que ta pharmacie a le droit de publier).

Sur le fond, la dynamique commerciale est réelle : Les Echos Études évaluaient le marché français de la dermocosmétique à 3,4 milliards d’euros en 2024, dont 75 % des ventes en valeur drainées par le circuit officinal, avec une croissance de 9,2 % en cumul annuel mobile à septembre 2024 d’après les données GERS Data. Un rayon qui marche, donc, mais qui ne dispense pas de tenir les deux bouts : l’officine est un commerce, elle reste d’abord un lieu de santé.

À retenir

  • Le phénomène est documenté mais pas mesuré : aucune statistique publique ne chiffre la part des touristes dans le chiffre d’affaires des officines. Méfie-toi des extrapolations.
  • Les chiffres de vues du hashtag datent de 2023 et ne sont pas des chiffres d’audience actualisés.
  • Homéoplasmine et Biafine sont des médicaments, pas des cosmétiques : conseil et vérification s’imposent, même pour un achat souvenir, et l’Homéoplasmine est contre-indiquée avant 30 mois.
  • L’argument solaire repose sur une différence de statut réglementaire (cosmétique en Europe, médicament OTC aux États-Unis), et la FDA a approuvé le bémotrizinol le 9 juin 2026, réduisant en partie l’écart.
  • La détaxe s’applique aux résidents hors UE dès 100,01 € le même jour dans le même commerce, avec une restitution inférieure à la TVA affichée.

Les questions qui reviennent

Puis-je refuser de vendre dix boîtes du même médicament à un touriste ?

Oui. La dispensation n’est pas un acte de caisse : le pharmacien peut refuser une délivrance quand la quantité demandée est manifestement sans rapport avec un usage personnel raisonnable, ou quand le bon usage ne peut pas être assuré. Le refus s’explique calmement, en proposant la quantité adaptée.

Un touriste peut-il utiliser une ordonnance étrangère ?

Une ordonnance établie dans un autre État de l’Union européenne ou de l’Espace économique européen doit être honorée pour les médicaments des listes I et II, dès lors que le médicament dispose d’une AMM et est disponible en France, et que l’ordonnance permet d’identifier le patient et le prescripteur (article R.5132-6-2 du Code de la santé publique). Le refus n’est possible que si l’intérêt de la santé du patient l’exige, ou en cas de doute légitime sur l’authenticité, le contenu, l’intelligibilité de la prescription ou la qualité du prescripteur. Hors UE, une délivrance de dépannage reste possible si l’ordonnance paraît authentique et intelligible : au moindre doute, limite-toi à la quantité de continuité et oriente vers un médecin.

Faut-il proposer la détaxe en pharmacie ?

Rien ne l’impose. C’est un choix de gestion, qui suppose de s’équiper d’un système de bordereaux et d’en assumer le traitement. Si tu ne la proposes pas, dis-le clairement plutôt que de laisser le patient le découvrir à l’aéroport.

Peut-on communiquer sur les réseaux en surfant sur la tendance ?

Communiquer sur ses services, expliquer un produit, faire de la pédagogie : oui. Mettre en scène un panier de marques comme un argument d’appel, publier des témoignages de patients à visée promotionnelle ou se comparer à une autre officine : non. Le code de déontologie de mars 2026 a autorisé la publicité de l’officine, mais ces lignes rouges n’ont pas bougé.

La juste doserelu et validé par Joseph Hobekkaya, docteur en pharmacie

La French Pharmacy est une bonne nouvelle commerciale et un angle mort professionnel. Bonne nouvelle : le monde entier reconnaît à la dermocosmétique française une crédibilité qui vient, précisément, du circuit officinal. Angle mort : les listes qui circulent sur les réseaux mélangent cosmétiques et médicaments sans distinction, et c’est à toi de la rétablir, en anglais s’il le faut. Le jour où l’on délivre de la Biafine comme on vend une crème pour les mains, la valeur du circuit disparaît, et avec elle l’argument qui fait venir ces patients.

Thomas, Inès et Sam sont des personnages pédagogiques fictifs qui font vivre les situations de comptoir.

Repères pédagogiques pour professionnels : toujours vérifier le RCP et les recommandations en vigueur.

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